FICTION
Comme notre Maire aime à se divertir et lit les blogs et sites claixois parce que, comme il dit « ça me distrait » ( voir article du Dauphiné Libéré du 10 janvier 2010) , notre équipe lui offre modestement une nouvelle, une fiction pour lui faire plaisir.
Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé ne serait que pure coincidence…

Les chroniques de Key city
Episode 4 : LA VILLE EST UN LONG FLEUVE TRANQUILLE
En début d'après-midi, Teddy Land entre dans l'hôtel de ville pour consulter des documents administratifs sur les décisions prises par le Maire depuis quelques mois. En réalité, sans le savoir, le conseiller municipal de l'opposition cherche des documents répertoriant les décisions prises par l'alien qui a pris la place du vrai Mickey Truth.
Il entre dans la salle de consultation où un fonctionnaire l'attend. Depuis peu, Teddy Land n'a plus le droit de faire des copies des documents ni de rester seul dans la salle. Le conseiller sort de son sac à dos le code de l'urbanisme, le code des collectivités canadiennes, le code du Saskatchewan, le code des tribus Crees, le code des familles, la jurisprudence de l'Etat fédéral concernant les forêts domaniales.
Dans le couloir adjacent, Gontran Corleone aperçoit Teddy Land. Il se hâte de monter au premier étage et se dirige vers le bureau du Maire :
- Mickey, il faut que tu viennes. L'empoisonneur est là.
Le Maire comprend tout de suite de qui il s'agit et emboîte le pas de son adjoint.
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- Alors, Mister Land ! fait Mickey Truth haut et fort, en entrant dans la salle de consultation.
Le conseiller de l'opposition, qui a la tête plongée dans des archives, sursaute et se lève :
- Ah Monsieur le Maire ! Monsieur Corleone !
Le fonctionnaire présent recule doucement vers un des coins de la pièce. Les trois élus se dévisagent. Dehors, le vent vient gifler les fenêtres. Le silence se fait. Le Maire a les bras le long du corps, légèrement écartés, comme prêt à dégainer un revolver imaginaire. Gontran Corleone fixe de ses yeux impérieux l'impudent opposant qui lui renvoie son regard. On pourrait entendre gémir un harmonica lancinant…
Teddy Land saisit des feuilles sur la table :
- J'ai besoin de copies.
- C'est payant, dit Mickey Truth.
- Pas de problème, j'ai de la monnaie, fait le conseiller de l'opposition qui regroupe ses affaires et sort de la salle d'un pas élastique, suivi par le fonctionnaire qui doit veiller au bon déroulement du processus de photocopie.
Les deux aliens se retournent sur son passage sans rien faire. Mais que pourraient-ils faire en plein jour, dans un hôtel de ville rempli d'humains ? C'est bien dommage, un accident est si vite arrivé.
Mickey Truth, accompagné par son Adjoint, retourne dans son bureau. Une fois la porte bien fermée, le Maire secoue son crâne :
- Il doit y avoir une taupe parmi les agents de la mairie ! Il faut la trouver ! Je suis sûr que l'opposition et les humains en général sont renseignés par quelqu'un de chez nous. Sans compter cette histoire de vol de corps.
Corleone racle sa gorge :
- Ils sont nombreux. Tu veux commencer par qui ?
Le Maire s'approche de la fenêtre :
- On va commencer par les chefs de service puis les agents qui sont en position de détenir des informations confidentielles, les comptables, l'agent de l'urbanisme, celui des marchés publics, de l'état-civil, et puis après on avisera.
Il se tourne vers son Adjoint :
- Il faut m'organiser des entretiens et moi je ferai le tri.
Gontran Corleone acquiesce et sort.

Bernie Sashwindow, l'Adjoint chargé des affaires sociales, est assis à son bureau, face à une pile de dossiers. Mais il a la tête ailleurs. Il pense à son hummer car il vient d'apprendre dans le journal que General Motors, n'ayant pas trouvé de repreneur valable pour sa filiale, a décidé de cesser la fabrication de ces véhicules tout-terrain. Bernie soupire, pourra-t-il encore trouver des pièces de rechange et à prix raisonnable pour cet engin terrien si imposant et qui lui plaît tant ?
Il jette un œil sur la pile de dossiers et soupire. Le social c'est terrible, pense l'alien. Il n'y a que des quémandeurs, que des pauvres. C'est fastidieux. Or ce que les défavorisés ne réalisent pas toujours, selon Bernie, c'est que la crise touche aussi les plus aisés et que certains ont perdu beaucoup d'argent dans la spéculation. C'est plus dur pour un riche de devenir pauvre que pour un pauvre de le rester.
Bernie a aussi un métier. Il dirige d'une main de fer la filiale locale de la Société Départementale de Hull (Merci Maxime pour Hull ) qui gère la location et la vente de mobile-homes. Sa clientèle est composée à 70 % par des Amérindiens, proches de l'indigence lorsqu'ils ne possèdent pas de casinos.
C'est quand même incroyable comme, sur cette planète, pense l'alien, on peut s'enrichir en s'occupant des défavorisés. C'est un secteur porteur, car il faut bien le reconnaître, il y aura toujours des pauvres ou des fragilisés de la vie.

Dans un autre bureau de l'Hôtel de Ville, Bertie Deeppurple rêve à sa vie d'humain et se prend au jeu. Il s'imagine avoir un destin national, utiliser Key City comme tremplin pour faire connaître ses idées et devenir ainsi le premier député alien de l'histoire du Canada ! Mais il lui faut un programme, des idées, des projets. Il fouille dans ses tiroirs et en extirpe des dossiers qu'il feuillète dans l'espoir d'avoir des idées.
Au bout d'une heure, Deeppurple a rédigé une courte liste des grands projets innovants, car l'innovation c'est son dada, qu'il veut voir réaliser à Key City et dans la province du Saskatchewan :
Créer des trottoirs chauffants pour piétons en installant des résilles au sol (il faut dire qu'en tant qu'alien, il n'a ni le souci du développement durable ni celui du changement climatique)
Ouvrir un casino
Créer un musée de la forêt boréale en sollicitant les subventions de l'Etat fédéral
Et pour la partie plus privée, il se propose de créer un commerce de viande de caribous avec sa planète d'origine. Friands de cette viande goûteuse, les aliens de Key City pourraient s'enrichir en exporter la viande dans l'espace intersidéral.
Satisfait de ce premiet jet, Bertie Deeppurple revet son manteau d'astrakan et rentre chez lui.

En début de soirée, le foyer des anciens de Key City organise une animation pour ses pensionnaires et les clubs du troisième âge de la ville. Une soixantaine de retraités sont présents, autour de tables rondes disséminées dans la salle de réception, face à une estrade sur laquelle sont disposés un écran géant et un micro. Une collation est offerte pendant le spectacle. La responsable du foyer s'avance sous la lumière des projecteurs installés pour l'occasion :
- Mes chers amis, le foyer des anciens de Key City a la joie de vous convier à une soirée Karaoké où vous allez pouvoir exercer vos talents de chanteurs et de mélomanes. Mais je vous réserve une surprise. Un invité exceptionnel est venu ce soir participer à la fête, quelqu'un que vous connaissez bien, que vous aimez et qui vous le rend bien, quelqu'un qui a à cœur le bien-être de la collectivité et de ses Anciens, je veux parler de Monsieur Mickey Truth, notre Maire !
L'alien qui était dans l'ombre fait un pas en avant et apparaît dans la lumière. La responsable applaudit et incite le public à en faire autant.
- Qui c'est ? demande une vieille dame à la vue basse et à l'ouïe défaillante, assise vers le fond de la pièce.
- Mais c'est Kojak ! s'exclame un vieux monsieur en nettoyant ses lunettes avec un pan de son gilet
- Il est mort ! répond sa voisine en haussant les épaules, ah les vieux !, continue-t-elle, elle qui affiche 82 pimpantes années.
- Le Maire est mort ?? crie la première vieille dame
Plusieurs personnes dans le public se retournent vers elle :
- Chut, taisez-vous ! On n'entend rien !
Mais Mickey Truth a entendu et, inquiet, prend la parole :
- Je répondrais tout de suite à une personne du public.
Il cherche à voir qui a crié qu'il était mort mais la salle est plongée dans une semi-obscurité qui n'aide pas à y voir clair.
- Donc, je ne suis pas mort sinon je ne serais pas là, n'est-ce pas ?
La responsable sourit, distraitement, pensant déjà à la suite de la soirée. Dans le public, certaines personnes âgées rigolent.
Le Maire continue son discours :
- Vous savez combien mon équipe et moi-même avons le souci de votre bien-être et de votre santé. Nous mettons à votre disposition un superbe foyer…

- Ouais, il a plus de 25 ans, le superbe foyer ! grince un petit vieux installé à une table devant l'estrade
- et nous sommes attentifs, mes adjoints et moi-même, à améliorer votre confort, à vous permettre de vous divertir…
- Tu parles ! Tarot, belote, dominos …, continue le même petit vieux à l'énergie palpable. Parle-moi plutôt de karting, de vélo, ou de boxe !
Le Maire fusille du regard la responsable du foyer, qui se précipite sur le râleur pour le faire taire. Elle lui sert du champomy et une part de gâteau.
Le petit vieux boude la boisson et continue d'intervenir mais en murmurant :
- J'aurais préféré une prune !
Mickey Truth l'observe quelques secondes avant de reprendre la parole :
- Mes amis, vous savez que je suis toujours là pour vous. Vous savez que vous pouvez compter sur moi. Mais je vais m'arrêter là et laisser place à la fête !
Tout le monde applaudit, excepté le petit vieux de devant, et la vieille dame du fond de la salle qui continue de demander autour d'elle qui est l'orateur si le Maire est mort.
La responsable du foyer reprend le micro :
- Notre soirée karaoké va commencer et notre Maire a bien voulu se prêter au jeu en interprétant pour nous une de ses chansons préférées. Monsieur le Maire …

Mickey Truth hésite devant ce public indiscipliné, mais voyant arriver l'équipe de TV Saskat One accompagnée par Chris Devil, il prend le micro et lance son plus beau sourire.
Les projecteurs diffusent maintenant des lumières multicolores qui dansent sur l'estrade, les murs et sur le crâne du Maire. La musique démarre, tandis que les paroles de « Si j'étais un homme » de Diane Tell défilent sur l'écran.
Mickey Truth prend sa respiration et d'une voix forte se met à chanter :
- Moi, si j'étais un homme, je serais capitaine…
- S'il faisait déjà son boulot de Maire, marmonne le vieux râleur, ça serait déjà bien !
La soirée est lancée, les caméras de télé filment, et le public se calme, sous l'effet de la musique et de la distribution de la collation.
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Dans la réserve Cree, pour la troisième fois, Ahanu explique à Tooantuh sa quête de vision et l'apparition de l'homme aux reflets bleus. Tooantuh est pensif. Il lui semble qu'il y a beaucoup de bleu dans l'atmosphère depuis quelques temps. Du bleu dans la forêt, du bleu à l'hôtel de ville. Doit-il y voir un signe ?
Un grand bruit de moteur se fait soudain entendre parmi les mobiles-homes. Kanuna (« Grenouille mugissante ») , le chef de la tribu, arrive dans un quatre-quatre boueux dont il saute, à peine le contact éteint :
- Le conseil tribal va se réunir dans la maison commune. Je vous attends, lance-t-il à la cantonade.
Le procédé surprend tout le monde, pas de convocation, pas d'annonce, cela doit être urgent.
La réunion s'effectue entre les cinq principaux responsables de cette tribu : le Chef Kanuna, Tooantuh, délégué aux relations avec les blancs, Keme (« tonnerre ») le juriste, Kimi (« secret ») le médecin-chaman qui a fait ses études de médecine occidentale à Ottawa et Eluwilussit (« Le saint ») , le doyen du clan.
Kanuna s'assoit, pose le thermos de café qu'il a apporté, se sert et s'enroule dans une couverture :
- Depuis quelques temps, il se passe des choses bizarres.
Tooantuh a une pensée pour Ahanu. Le chef amérindien continue :
- Des allers et venues de plus en plus fréquentes des gens de la mairie dans la forêt et dans nos grottes sacrées, des lueurs bleues, et puis la terre qui tremble à certains endroits, à tel point que nos mobiles-homes bougent et que le mobilier à l'intérieur se casse.
- Tu crois, fait Kimi, qu'ils font des forages pétroliers chez nous, dans la clandestinité ??
- Non, intervient Keme, ça ferait trop de bruit et trop de matériel à déplacer !
- Et c'est sans compter avec les caribous, ajoute Eluwilussit avec lenteur, comme perdu dans ses pensées. Ils nous ont pris toutes nos meilleures terres et nous n'avons pu rien faire pour nous défendre. Aujourd'hui, les caribous disparaissent très vite.
Kanuna se penche en avant :
- Vous croyez que les gens de la Mairie sont en train de construire des souterrains dans la réserve ? Sur nos terres ?
Tooantuh sursaute :
- Maintenant que tu le dis, j'ai vu celui qu'ils appellent Bernie Sashwindow avec sa voiture qui pollue tout. Il va dans la forêt, dans la clairière aux esprits.
- Et alors ? demande Kimi
- Rien, je le vois disparaître. Alors j'attends et quand il réapparaît, je ne sais pas d'où il sort. Mais c'est vrai que j'observe de loin, pour ne pas être vu.
- Et Betty DAF ? s'enquiert Keme le juriste.
Les autres le regardent, attendant la suite.
- Oui, fait Keme en insistant, elle passe son temps à rôder autour de nos mobiles homes. Elle clame, à qui veut l'entendre, sa généalogie, elle va finir par croire et faire croire que sa famille était là avant nous, les natifs, le vrai peuple, avant nos ancêtres.
Tooantuh hausse des épaules :
- Ce n'est pas grave !
Keme a un mouvement de tête dubitatif :
- Sauf si c'est pour légitimer une annexion de nos terres pour se faire construire une maison avec jacuzzi. Il y a une rumeur qui court sur le sujet.
- Ah bon, elle a un jacuzzi ? demande Eluwilussit, en allumant une vieille pipe achetée il y a longtemps à Regina, capitale de la province.
- Mais non, enfin je n'en sais rien, je dis ça comme ça.
Un court silence s'installe entre les cinq hommes. Kanuna paraît dubitatif. Tooantuh fait une moue. Keme attend, le visage inexpressif.
Kimi reprend la parole :
- Et s'ils construisaient des bunkers ?
- Des bunkers ! s'exclame Kanuna. Pourquoi faire ?
- Parce qu'ils savent quelque chose que nous ne savons pas, affirme Eluwilussit.
- Et quoi ? s'impatiente Kimi en se servant une tasse de café.
Eluwilussit prend une voix caverneuse :
- Le ciel va nous tomber sur la tête, alors ils creusent des abris pour leurs familles.
Les compagnons du vieil amérindien se regardent, compatissants.
Tooantuh secoue l'index :
- C'est peut-être une piste. Rappelez-vous la lumière qui est tombée du ciel, il y a quelques mois, et toutes ces lumières bleues.

- Il y a tellement de possibilités, soupire le Chef, ils creusent des souterrains parce qu'ils font de la fausse monnaie, parce qu'ils cachent des réserves de denrées alimentaires en cas de guerre ou de catastrophe, ou encore ils ont décidé de créer un centre culturel souterrain, histoire d'innover ! Avec l'hiver qui est long, ils ont peut-être voulu créer une salle festive dans le sous-sol, c'est peut-être tendance, qui sait.
- Pourquoi pas, murmure Tooantuh. Mickey Truth et ses compères ont peut-être lancé les travaux pour accueillir une salle polyvalente, une sorte de cave comme à Saint Germain des Prés dans les années 50… Et ça expliquerait les lueurs bleues lors de leur réunion secrète, l'autre soir. Ils essayaient peut-être des boules à facettes !
Kimi rigole :
- C'est vrai qu'ils sont tournés vers le passé, le patrimoine et seulement le patrimoine. Alors, c'est possible qu'ils soient en train de recréer un endroit comme avant.
Kanuna ricane :
-Pourvu qu'ils n'en soient pas à refaire des salles rupestres pour nous faire revenir aux temps des dinosaures !
Tooantuh sourit :
- Malgré tout, il se trame quelque chose de louche. Je propose de surveiller tout ça d'un peu plus près.
Les cinq hommes concluent le conseil extraordinaire en tombant d'accord avec la proposition de Tooantuh.
La vie des aliens bleus va-t-elle prendre un nouveau tournant, sous l'œil attentif des Amérindiens ?
John et Betty Bean - 4 mars 2010








Episode 3 : COLLOQUE AU SOMMET POUR LES BLEUS
Le transfert entre les humains et les aliens bleus n'est pas total et de plus en plus d'aliens laissent voir des lueurs bleutées, sous leur apparence humaine. Heureusement, l'hiver et le froid limitent les déplacements et les échanges avec les autochtones.
Le Maire a décidé de convoquer ses compagnons pour faire le point sur la situation.
Un soir de la semaine, les adjoints et conseillers municipaux réinventés en aliens (ceux de l'équipe du Maire, naturellement) se retrouvent autour de la table du conseil, toutes portes fermées. Mickey Truth a prévu une légère collation et du vin pétillant.
Samantha Del Canyon, en entrant, frissonne de plaisir :
- Hm, du champagne ?
Mickey rectifie :
- C'est du vin fait par les amérindiens. Moins violent que le champagne. Je l'ai testé et ça ne laisse pas deviner notre identité non terrienne !
Entrent en même temps Betty DAF, Debbie Prettycar, Chris Devil, Gontran Corleone, Bernie Sashwindow avec sa casquette, Bert Greymold, Joe Dalton, et enfin Doc Manuelson.
Mickey Truth s'assoit à la table du conseil et invite les autres à faire de même :
- Bertie Deeppurple viendra plus tard.
- Et les autres ? demande Bert Greymold
Bernie Sashwindow enlève sa casquette en prenant place autour de la table :
- Nous n'avons pas pu réinventer tout le monde. Mais les principaux acteurs de l'équipe sont là.

A l'extérieur de l'hôtel de ville, retranché, à cause du froid, sous un porche d'immeuble, un amérindien fixe les fenêtres de la salle du conseil. Tooantuh (« grenouille ») aime à observer les élus de Key City. Or depuis quelques temps, ceux-ci lui paraissent étranges. Le jeune Ahanu est revenu de la forêt avec une vision peu traditionnelle et Tooantuh se demande si les élus n'y sont pas pour quelque chose. Il faudrait qu'il demande à cet homme blanc qu'il surnomme « Samoset » ( « celui qui marche beaucoup » ).
Une rafale de vent vient secouer les fenêtres du conseil.
- Alors, Bernie, demande le Maire en regardant son adjoint par-dessus ses lunettes. Pourquoi le système de réinvention n'est-il pas stabilisé ?
- C'est l'oxygène contenu dans cette atmosphère qui est plus importante que nos estimations. L'air de cette ville n'est pas assez confiné. Il faut que je recalibre les machines et que nous y repassions tous pour finir le processus.

Betty DAF, jolie femme très fardée, lui adresse un regard autoritaire :
- Personnellement, moi, je n'ai pas le temps. J'ai un agenda très chargé. Je dois, dit-elle en compulsant des graphiques qu'elle a sortis d'un dossier cartonné, vérifier le DOB, le Déficit Optionnel du Budget, son adéquation avec les barèmes indiciels gouvernementaux, prendre en compte les taux directeurs de la Banque fédérale, estimer l'inflation de l'année prochaine et faire l'historique des dépenses structurelles des années passées et, il faut y penser, réviser la péréquation tendancielle pour calculer les prochains impôts…
- Ooops ! s'exclame Samantha Del Canyon, en saisissant une coupe de vin pétillant. Cela m'a l'air bien compliqué.
- Oui, c'est vrai, ajoute Mickey Truth en enlevant ses lunettes. Tu n'as qu'à dire qu'on augmente les impôts parce que l'Etat fédéral nous a coupé des subventions et c'est tout.
Bernie Sashwindow intervient :
- Tu ajouteras que ça évitera à la mairie de faire un emprunt.
Bert Greymold sourit timidement :
- Ca va être difficile, on vient de signer avec la Banque du Saskatchewan du Nord, pour un montant de 2 millions de dollars.
- Pourquoi faire ? s'exclame Joe Dalton, petit brun au regard oscillant entre la colère et l'anxiété.

Gontran Corleone, à la chevelure blanche comme la neige, prend la parole :
- C'est pour financer les travaux de nouvelles voies de circulation.
- Encore ! s'exclame Debbie Prettycar, en secouant sa tête. Mais on n'en a rien à foutre des habitants d'ici ! Et puis je suis sûre que les gens d'ici n'en ont rien à foutre de nouvelles voies !
Mickey Truth rigole en se servant un whisky pur malt :
- C'est sûr ! Mais ce n'est pas pour eux ! C'est pour nous ! Pour permettre à nos engins extraterrestres de circuler rapidement. Les humains se débrouilleront pour circuler là où ils pourront. Ce n'est pas mon problème !
Chris Devil courbe davantage le dos et dodeline de la tête :
- Je ne sais pas trop. Nous avons le dossier du PVR sur les bras, à force de ne rien faire et de nous en balancer des états d'âmes des gens du coin !
- Tu veux dire LA PVR ? rectifie Gontran Corleone
- Non, non, LE PVR, le Procès des Voisins Récalcitrants.
- C'est quoi, ça ? demande Joe Dalton, en faisant mine de se lever, furibond.
- Calme-toi, Joe, ordonne le Maire. On t'a déjà dit que tu étais trop réactif.
- Oui mais il a raison, insiste Betty DAF en tapant du poing sur la table. Il faut écraser l'opposition, on la laisse trop s'exprimer !
- Là, précisément, il s'agit d'un collectif de riverains, des voisins de l'hôtel de ville, qui s'est constitué en association ‘les Voisins Récalcitrants' et qui nous traîne en justice pour décision arbitraire et non respect de ce qu'ils appellent…., Chris Devil sort des papiers et les consulte,… de ce qu'ils appellent le code de l'urbanisme. Quelqu'un sait-il ce que ça veut dire ?
Il parcourt l'assemblée du regard mais tous se taisent.
Bernie Sashwindow esquisse un sourire cynique :
- Si on devait apprendre tous leurs manuels et toutes les règles ! On est là pour le pouvoir, on est là pour appliquer notre programme, notre projet et pas pour faire plaisir à tous les quémandeurs de Key City.
- Bien dit ! approuve Mickey Truth, en opinant du crâne.
Chris Devil mastique nerveusement son chewing-gum :
- Mais je fais quoi, moi, avec ce PVR ?

Le Maire soupire. Il chausse de nouveau ses lunettes et tend la main vers son conseiller :
- Passe-moi le dossier, je vais le lire et le gérer, moi. Au pire, on ne répond pas, de toute façon le temps que ça passe au tribunal, on aura dominé toute la terre. Au mieux, on dit qu'on a rien reçu, qu'on n'est pas au courant. Et si ces voisins insistent, on dira qu'on a consulté les services fédéraux et qu'ils nous ont donné raison. Voilà. D'autres points à aborder ?
- Oui, fait Bert Greymold, l'air plus sérieux que d'habitude. Je crois qu'on a oublié un point essentiel.
A cet instant, la porte s'ouvre pour laisser passer un homme de grande taille, Bertie Deeppurple, emmitouflé dans un manteau d'astrakan :
- Bonjour à tous.

L'assemblée bourdonne de salutations diverses. A l'extérieur, Tooantuh distingue une multitude de scintillements bleus. Il se demande si les élus de la majorité ne sont pas en train d'organiser une rave party privée où ils auraient invité des schtroumpfs…
Le Maire fait un signe au nouvel arrivant puis se tourne vers Greymold :
- Alors ?
- Oui. Je vous rappelle, dit l'ancien Directeur, qu'un corps des humains réinventés nous a été volé il y a peu. Cela veut dire que quelqu'un sait pour nous. Ou du moins sait que le Maire, le vrai, est mort, puisque cet inconnu a placé son corps sous une bâche, dans Balm Street (épisode 1) . Il a donc fallu qu'il trouve le corps du Maire dans la grotte où nous l'avions, où nous avions déposé tous les humains, qu'il le rapporte en ville, le laisse dans une rue et sans aller à la police. Cela me paraît bien étrange.
Le rappel de cette péripétie fait tomber un silence catastrophé parmi les aliens qui se mettent de nouveau à bleuir sous l'émotion.
Doc Manuelson semble hésiter à prendre la parole puis se décide :
- Qui connaît cette grotte ? Elle n'est pas visible, été comme hiver, elle n'est pas répertoriée dans les cartes officielles.
- Les indiens, c'est sûr, fait Debbie Prettycar. Ils sont ici depuis des centaines d'années. Ils connaissent le terrain. En revanche, ils sont réticents à contacter les autorités, surtout canadiennes. Ils préfèrent traiter leurs affaires entre eux, ou devant le Grand conseil tribal.
Betty DAF intervient, d'une voix presque masculine :
- Je suppose qu'on ne peut pas les exterminer. Ca ne se fait plus, je pense.
Mickey Truth la foudroie du regard et ne prend pas la peine de répondre.
Bernie Sashwindow a l'air amusé, en jouant avec un stylo :
- On ne peut pas prendre les amérindiens au sérieux. Si l'un d'entre eux parle, on mettra ça sur le compte de leur folklore.
Un autre silence se fait. Des chaises couinent, des gorges s'éclaircissent.
- Nous pourrions peut-être créer un festival des histoires étranges ? suggère Samantha Del Canyon.
Mickey Truth allume sa première cigarette et lève les yeux au ciel, tandis que Bernie Sashwindow, qui ne supporte pas que l'on dépense le moindre cent dans la culture, dit sur un ton acide :
- Tu ne vas pas recommencer avec tes festivals !
- Ca pourrait être une bonne idée, commente Chris Devil. Imaginez. On crée ce festival pour inciter les habitants de Key city et les amérindiens à nous raconter les histoires folles réelles ou non et peut-être que cela nous donnera un indice sur l'auteur du vol du corps du maire. Je peux faire intervenir la chaîne cablée « Saskat One ». Qui nous dit que cet inconnu ne sera pas tenté de raconter ce qu'il sait ? La notoriété, la célébrité pourrait l'éblouir.
- Ca ne peut pas faire de mal, dit Bertie Deeppurple. Ca créera l'événement et nous donnera peut-être l'occasion de savoir qui a fait le coup.
Mickey Truth fait une moue :
- Je n'aime pas créer l'événement. J'aime bien la tranquillité. Je propose plutôt que nous allions faire un tour à la grotte.
- Mais il n'y a plus les corps, fait remarquer Bert Greymold, les yeux rieurs. Nous les avons brûlés.
Le Maire hoche du crâne :
- Je vais aller dans la grotte voir si les intrus n'auraient pas laissé un indice. Qui vient avec moi ?
Aucun n'a l'air décidé. Dans un grand soupir, Bernie Sashwindow se désigne. Gontran Corleone lève également la main.
- Bien, conclut Mickey Truth. Nous irons demain matin, à la première heure.
Le conseil des élus réinventés se termine avec la collation.
Tooantuh, voyant les lumières s'éteindre, décide de rentrer chez lui, à la réserve.
*
* *
A l'aube, le hummer déneigé de Bernie passe prendre le Maire et Gontran Corleone. Tout est tranquille dans Key City et dans la réserve indienne, tout le monde dort encore.
Bernie, la casquette de laine vissée sur son crâne toujours endolori, conduit en silence. A côté de lui, le Maire se retient d'allumer une cigarette. A l'arrière, Gontran Corleone regarde, sans vraiment le voir, le paysage hivernal. La neige s'est cristallisée sous le vent glacial et s'échappe en brume légère des plaines pour envahir la route verglaçante. Au loin, les conifères amaigris par les intempéries indiquent le début de la forêt. Le Rif river longe un instant la route pour ensuite s'en éloigner et rejoindre les abords de Key City.
Le hummer doté de pneus chainés s'engage sur des chemins incertains. Au bout d'une demi-heure de cahots, le véhicule s'arrête. Les trois aliens en descendent et prennent aussitôt une piste dont l'entrée est identifiée grâce à trois arbres tombés au sol.
Mickey Truth s'arrête un instant pour reprendre son souffle. Gontran Corleone réfléchit à un moyen de faire taire les rumeurs. Bernie attend, les mains dans les poches. Dans l'immensité de la forêt, les trois hommes ressemblent à des sexagénaires inoffensifs ayant perdu leur chemin. De loin, un caribou les observe une minute avant de reprendre sa route.
Le Maire allume une cigarette et exhale lentement la première bouffée. Un oiseau s'envole. De la neige tombe d'une branche.
- J'ai l'impression qu'on navigue à vue.
Bernie lui lance un regard étonné :
- Comment ça ? Je connais le chemin de la grotte…
Mickey Truth a un geste d'agacement :
- Je ne parle pas de ça. Je parle de notre plan. Je me demande si nous ne manquons pas de méthode.
Gontran Corleone approuve :
- On n'est pas assez directifs. Il faut oser, avoir de l'audace. Ne pas avoir peur des empêcheurs de tourner en rond.
Bernie, sous son apparence humaine de cadre supérieur posé et sûr de lui, redresse les épaules :
- Ce n'est pas le moment. Concentrons-nous sur la grotte.
Mickey jette son mégot et donne le feu vert pour repartir.
Dix minutes après, les trois aliens se retrouvent dans une grotte dont l'entrée exiguë mène à une vaste salle aux peintures rupestres. Au sol, des bâches sont éparpillées et des empreintes de bottes sont encore visibles.
- Je suppose que ce sont les chaussures de Bert et de Doc Manuelson quand ils sont venus chercher les autres pour les brûler, fait remarquer Bernie, en promenant sa torche sur le sol et les parois.
Le Maire soupire et allume une cigarette :
- Je suppose qu'alors, il n'y a rien à en tirer.
Ils font le tour de la salle où des stalactites de pierre se sont formées au fil des millénaires.
Soudain, Gontran Corleone distingue à la lueur de sa lampe frontale un bout de papier qu'il ramasse.
Mickey Truth et Bernie se rapprochent pour voir de quoi il s'agit. C'est un tract de la CFDT, la Canadian Federation of Dry-nursing Teams ( fédération canadienne des équipes d' ‘assistantes maternelles', traduction libre).
Bernie sursaute :
- C'est un tract que j'ai vu circuler lors de la grève des API (assistantes de la protection infantile à Key City) ! La CFDT est un organisme qui soutient le développement de centres sociaux et la mise à disposition d'API.
Mickey Truth frissonne. Il sort de sa poche droite une boule de poil qui se révèle être une chapka en fourrure de castor :
- Tu crois que c'est une API ou quelqu'un de ce syndicat qui nous surveille ?
Les voix des trois aliens résonnent lugubrement dans l'excavation.
- On sort, décide Mickey en mettant sa chapka sur son crâne gelé.

Revenus à la voiture, ils se réchauffent en partageant le thermos de vin chaud qu'a apporté Gontran Corleone.
- Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demande Bernie. On s'attaque aux API ?
Le Maire lui lance un regard oblique :
- Je ne sais pas ce qu'elles t'ont fait mais tu rêves d'en découdre, à ce que je vois.
Bernie hausse un sourcil et fait démarrer le hummer.
Gontran Corleone se racle la gorge qu'il a fragile et, d'une voix enrouée, conclut la discussion :
- On va rentrer et prendre contact avec ce syndicat, l'air de rien. Et si on trouve qui agit en sous-main à Key city, on lui fera une proposition qu'il ne pourra pas refuser…
John et Betty Bean - 16 février 2010
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Episode 2 : LA CLE DU CHANGEMENT

Bernie Sashwindow passe beaucoup de temps dans la salle où est prévu le transfert des humains aux aliens bleus. Avec l'aide de Bert Greymold, il monte d'autres cabines. Il espère ainsi qu'une dizaine d'habitacles seront opérationnels d'ici le prochain conseil municipal. L'idée qu'il poursuit avec méthode est de transformer, de « réinventer » rapidement la totalité de l'équipe du maire, puis de passer aux élus de l'opposition. Ensuite viendra le reste de la population de Key City, la province du Saskatchewan, le Canada, l'Amérique du Nord, puis le monde entier !
Bert Greymold, qui participe à la construction des cabines, commence à en avoir assez des ordres de Bernie : fais ceci, fais cela, tais-toi. Depuis plusieurs jours, il subit l'autoritarisme de l'adjoint du maire. Sous tension, ses gestes deviennent nerveux, moins précis.
- Passe-moi la clé à molettes ! ordonne Bernie.
Bert saisit l'outil et veut le passer à son compère. Dans l'élan, et peut-être par acte manqué, il lance la clé qui heurte le crâne épais de Bernie :
- Mais tu es stupide ou quoi !! hurle celui-ci.
L'outil a entaillé le cuir chevelu et laisse voir une lueur bleutée. De rage, Bernie se précipite sur Bert qui lui échappe en remontant la barre d'escalier et en prenant le large dans la neige.
- Il faut que je me défoule ! Il faut que je me défoule ! répète Bernie, pétri de colère et de mépris.
Une idée lui traverse l'esprit et éclaire ses lèvres d'un sourire satisfait :
- Je vais m'occuper du dossier des API.
A Key City, les API sont des assistantes à la protection infantile qui accompagnent les jeunes parents dans l'éducation et la santé de leurs bébés. Une dizaine d'entre elles ont déposé des revendications auprès du Maire et de Bernie qui gère tous les dossiers sociaux.
Grâce à leurs collègues d'Ottawa, les API de Key City se sont rendu compte que la Mairie leur devait quatre ans de rattrapage salarial. Devant l'inertie du Maire et de Bernie Sashwindow, elles ont décidé de maintenir leurs doléances.
Remontant à son tour à la surface, Bernie verrouille la trappe, la recouvre de neige et fonce vers son hummer :
- Puisque c'est comme ça, rugit-il dans la forêt, je vais m'occuper de leurs revendications !! Je vais leur faire passer le goût des demandes inconsidérées !
Dans la forêt boréale où le vent commence à souffler, un jeune Cree nommé Ahanu (« il rit »), a creusé une fosse dans la neige et dans la terre. En quête de vision, il va y passer plusieurs jours et nuits, développant ses sens, priant pour solliciter les esprits. Le jeune amérindien s'installe dans la fosse, recouvert de couvertures épaisses et commence à psalmodier doucement. A cet instant, le Cree voit une sorte d'homme courir entre les arbres. Les rafales de vent semblent le décoiffer et lui couper la respiration. L'homme-esprit a la tête qui rayonne d'une lumière bleue. Ahanu se dresse en silence et regarde cette créature parcourir la forêt, entourée d'une clarté bleu azur.
Bert Greymold, essoufflé, s'arrête une seconde. Son regard cherche un chemin dans la neige et découvre un Cree blotti contre un arbre. Il lui fait un clin d'œil complice et, les cheveux au vent, reprend sa course vers Key City. Ahanu n'en revient pas : sa quête de vision a à peine commencé que déjà un esprit est venu lui rendre visite !

A l'Hôtel de Ville, Mickey Truth est à son bureau, en train de contempler le portrait d'une jolie femme accroché au mur lui faisant face. Les humaines sont bien mignonnes, enfin dans l'ensemble. L'alien, qui occupe la place du Maire, a l'œil qui s'attarde sur les formes des collaboratrices de l'Hôtel de Ville, sur celles qui sont dignes d'intérêt, parce que les dindes mal fagotées, très peu pour lui. On peut être alien et n'en être pas moins… humain.
Casquette de laine vissée sur le crâne, Bernie arrive en trombe et lui fait part de l'incident avec Bert Greymold :
- Il devient ingérable ! s'exclame-t-il en s'agitant dans un va-et-vient nerveux.
- Que veux-tu que je fasse ? demande le Maire, blasé, en se caressant la tête.
- Tu le vires ! Tu l'extermines même, s'il le faut !
Mickey Truth hausse les épaules :
- Je ne peux pas. Tu le sais bien. Je suis obligé de le garder avec nous. Que pourrait-il faire d'autre de toute manière ?
Bernie fait une mimique de résignation :
- Tu vois avec lui. Bon, je suis passé aussi pour te faire part de ma décision concernant les API. Tu te rappelles du dossier ?
- Tu as toute ma confiance, tu le sais, fait le Maire, en balayant son bureau d'un regard ennuyé. En plus, je ne connais pas le dossier, alors je m'en remets à toi. Fais ce qui te semble judicieux.
Satisfait, Bernie Sashwindow ne perd pas de temps et repart comme il est arrivé, déterminé à casser le mouvement social des API.
C'est ainsi que la politique sociale de Key City va être revue à la baisse, à cause d'un coup inopiné de clé à molette sur un crâne d'extra-terrestre.

Chris Devil, un autre élu de la majorité, entre à son tour dans le bureau du Maire :
- Salut, Mickey !
- Salut, Chris. Comment ça se passe ?
Chris Devil, jeune dandy à l'allure toujours fatiguée, la tête penchée en avant, mâche du chewing-gum à la cannelle et à la cardamone. Il pose ses dossiers sur la table de réunion et s'assoit :
- Ouais, ouais, ça avance. Je m'amuse comme un fou avec cette…
Mais, il n'a pas le temps d'aller plus loin. Bert Greymold, les bottes enneigés et le visage rougi par le froid, entre dans le bureau, suivi de près par une femme blonde, d'une cinquantaine d'année, Samantha Del Canyon.
Mickey Truth se lève d'un bond :
- C'est quoi, ces manières !?
Bert respire bruyamment et tente de garder un peu de dignité, après sa course dans la forêt boréale :
- Il faut que je te voie. Tout de suite.
- Et moi ? fait Chris Devil
- Mickey ! proteste Samantha Del Canyon. On devait se voir. On doit parler culture !
Le Maire lève les mains :
- On va prendre le temps de se calmer. Chris, tu reviens demain matin. Samantha, la culture…, je ne sais pas de quoi tu veux parler, mais comme j'avais promis de te voir, reviens tout à l'heure. J'ai une chose à régler avec Bert.
Chris Devil reprend ses dossiers, et repart en mastiquant énergiquement. La femme arrange les mèches de sa coupe en carré :
- Je vais attendre à côté.

Laissés seuls, les deux hommes se taisent. Mickey Truth se rassoit, une main sur sa cravate. Bert enlève son anorak et en sort un palmtop :
- Merci, Mickey. Si tu savais comme il fait froid dans cette contrée. On aurait pu atterrir ailleurs, plus au sud, non ?
- On se serait fait remarquer, répond le Maire.
Bert Greymold ouvre son agenda électronique :
- C'est fou, j'ai plein de rendez-vous. L'humain que je remplace avait une tonne de responsabilités.
Le Maire commence à s'agacer :
- On ne va pas finasser, tu veux me voir et moi, je veux te voir. Bert, tu n'es pas… contrôlable. Tu es sur un poste très visible. Si le Directeur de l'Hôtel de Ville fait des choses dingues, la population va finir par le voir et par s'en inquiéter. Sans compter avec l'opposition qui se doute peut-être de quelque chose.
Une lueur de tristesse passe dans les grands yeux bleus de Bert :
- Tu ne veux plus de moi ? Tu vas me renvoyer sur ma planète, sur Holy George ? Parce que tu sais que je sais des choses, des choses qui pourraient intéresser les Humains !
Mickey joue distraitement avec le verre vide :
- Mais non ! Mais on va te mettre sur un poste moins visible, moins à risque. Tu seras mon représentant auprès des tribus du coin, les …, le Maire compulse un petit carnet de notes, les Crees. Ca devrait être cool, comme ils disent.
Bert dodeline de la tête :
- Pourquoi pas. Mais qui vas-tu mettre à ma place ?
- J'ai pensé à Harvey Fitzpatrick. Il a une présence discrète qui rassure.
Bert ne semble pas convaincu :
- C'est à cause de Bernie, tout ça ? A cause de la clé à molettes ? Je n'ai pas fait exprès, tu sais.
Mickey Truth se veut conciliant :
- Oui, oui, je sais. Mais ce sera mieux pour tout le monde. Tu restes avec nous et nous faisons monter Harvey Fitzpatrick en puissance. Voilà.
Bert se lève avec lenteur, comme tassé par la nouvelle :
- Il faut que je débarrasse mon bureau ? Je vais faire comment ? Et ma moto neige, mon véhicule de fonction, je vais devoir la rendre ?
Mickey se lève à son tour :
- Mais non, tu peux garder tous tes avantages, mais Bert, franchement, ça devait arriver. Allez, tu seras mon bras droit avec les natifs du coin, c'est un poste à responsabilité, tu verras.
- Ca me fait penser, j'ai rencontré un humain assez étrange tout à l'heure et...
Le Maire commence à en avoir assez. Il pousse doucement son ancien Directeur vers la sortie :
- Allez. Va prendre connaissance des dossiers et on se revoit dans la semaine.
Bert Greymold, ex Directeur et futur représentant du Bureau des Affaires Indiennes, sort, l'air désabusé.
Mickey Truth soupire : il va devoir tout surveiller et tout contrôler.

Un parfum féminin s'insinue dans le bureau du Maire.
- Je peux entrer ?
Mickey agite la main :
- Viens, viens !
Samantha Del Canyon, élégante dans un ensemble chocolat, s'assoit avec précaution. Son visage opalescent laisse deviner une variation de bleus. Le Maire s'approche d'elle et la dévisage :
- Qu'est-ce qui t'arrive ? On ne t'a pas bien réinventée ?
Samantha sort un poudrier de son sac à main et refait son maquillage :
- Ce sont les émotions !
Mickey lui lance un regard en coin :
- Les émotions ?
La femme émet un petit rire :
- Un tas d'émotions ! Si tu savais comme la culture ici, c'est enivrant.
Le Maire va s'asseoir à son bureau :
- Explique-moi ça.
Samantha Del Canyon ouvre sa sacoche de cuir et en sort une dizaine de photos en couleur :
- Ce sont les photos d'œuvres d'art réalisées par des artistes.
Mickey compulse le tas de clichés. Du figuratif, de l'abstrait, du surréalisme, du symbolisme…
- Hm, c'est très joli, dit-il. Et alors ?
Samantha s'agite :
- Mais tu ne comprends pas ! Cela fait appel à la beauté, à l'esthétisme, à l'émotion. Je ne savais pas ce qu'était la culture avant que j'atterrisse sur cette planète glaciale. Mais c'est le moyen qu'ont trouvé les humains pour exprimer leur vision du monde.
- Ah bon ? fait, le Maire, laconique. Et c'est pour ça que tu vires au camaïeu de bleus ??
- Non, ça, répond Samantha Del Canyon, c'est le champagne, une boisson pétillante tout à fait sympathique ! Il y avait un vernissage aujourd'hui. C'est très agréable. Je fais un petit discours en présence de l'artiste, et puis on boit une petite coupe accompagnée de petites choses à grignoter. Les gens sont très aimables. C'est bien, la Terre, finalement.
Mickey Truth sort une cigarette qu'il passe dans sa main gauche, tandis que sa droite saisit le briquet :
- Dis-donc. On n'est pas ici pour fraterniser !
Il brandit le briquet et l'agite sous les yeux de Samantha Del Canyon :
- Moi, ce qui m'intéresse, c'est la culture locale, le patrimoine du coin. Le symbolisme pictural, la signification cachée des couleurs ou des formes, je m'en tamponne ! Je veux du concret. J'ai besoin de concret.
La colère de Mickey augmente :
- Et tu sais pourquoi ?
Son Adjointe à la culture secoue la tête.
- Parce que je dois m'imprégner de leur culture locale, patrimoniale. C'est comme ça que je ferais humain, que je pourrais m'immerger complètement.
Le Maire allume la cigarette et tire une taffe :
- Tu as compris ?
Samantha Del Canyon opine :
- Je vois. Mais l'un n'empêche pas l'autre. Laisse-moi me faire plaisir et je m'occuperais de valoriser les artistes locaux.
Mickey désigne du bout de sa cigarette la peinture représentant le loup totémique :
- Vois aussi ça. Les amérindiens, ça vote. Tu te feras aider par Bert. Je l'ai chargé des Affaires indiennes.
- Ah, il n'est plus le Directeur ? s'étonne son Adjointe.
- Pas assez concentré, trop dispersé.
Samantha Del Canyon range ses affaires :
- Tu as bien fait. Il faut avoir à cœur le bien être collectif. C'est important. Dis-moi, puisque tu fais des remaniements, …
L'hésitation fait soupirer Mickey :
- Quoi ?
L'Adjointe minaude involontairement :
- Je me disais que j'aurais besoin d'aide, pour gérer toute cette culture. On pourrait peut-être créer un service, tu ne penses pas ?
Le Maire termine sa cigarette, écrase le mégot dans le cendrier, et en rallume une autre :
- Je verrais.
Samantha Del Canyon sort, un sourire sur les lèvres. Elle sait qu'elle aura son service et ses agents.
En une journée, une clé à molette a permis à un jeune Cree d'avoir sa première vision, et a modifié la hiérarchie chez les êtres venus d'ailleurs, ouvrant de nouvelles perspectives pour certains.
John et Betty Bean - 26 janvier 2010
Episode 1: DES ETRANGERS A KEY CITY
Située dans le Saskatchewan, région du Canada, la petite ville de Key City, avec ses 7 600 habitants, se love entre des collines enneigées, à l'orée d'une étendue forestière allant jusqu'au Montana. Un cours d'eau capricieux, le Rif river, mince ruisseau l'été et torrent débordant l'hiver, parcourt une partie du bourg, déversant en été sa fraîcheur alentour.
Mickey (prononcer Mailleki) Truth est en train de boire un café dans le snack bar du centre ville, lorsque son ami Bernie entre et s'approche de sa table :
- Ca va, Mickey ?
Le maire de Key City, Mickey Truth, secoue son crâne complètement dégarni et lui lance un regard par en dessous :
- Qu'est-ce qui se passe ? Tu ne viens jamais aussi tôt.
Bernie, adjoint du maire, la cinquantaine passée, les cheveux poivre et sel, la raie sur le côté gauche, ressemble à un bon élève dans son costume de ville gris foncé, que l'on découvre sous sa parka :
- On a un problème. Il faut que tu viennes.
Le ton de Bernie inquiète le maire, qui lâche sa tasse de café :
- Où ça ?
L'adjoint hoche de la tête :
- Viens avec moi. Il faut que je te montre.
Les deux hommes sortent du snack, rejoints bientôt par Doc Manuelson, le médecin des notables de la ville. Le Maire enfile son pardessus tout en marchant vers la voiture de son adjoint qui lui explique :
- J'ai prévenu Doc, je pense qu'on va avoir besoin de lui.
Les trois hommes montent dans la voiture de Bernie, qui file vers Balm street.
Mickey Truth, assis à côté du conducteur, commence à allumer une cigarette. Ses mains tremblent :
- Alors quoi ? On va où ?
Bernie garde les yeux sur la route gelée :
- Bon sang ! On aurait pu faire déneiger les voies !
Le Maire lui lance un mauvais regard :
- On n'a pas les outils. J'ai fait distribuer du sel, les habitants n'ont qu'à se bouger le cul !
Doc Manuelson, cheveux châtains, le regard perdu sur les champs agricoles qui défilent, intervient :
- Bert Greymold est sur place. C'est lui qui a trouvé le… problème.
Au moment même où le maire semble sur le point d'exploser de colère, la voiture se gare le long d'un trottoir. Dehors, le bras droit du maire, Bert Greymold, ex- playboy, la jeune soixantaine rehaussée d'UV intensifs, les yeux bleus tristes, fait les cent pas devant un tas recouvert d'une bâche en plastique gris. La rue est recouverte de neige et le vent givrant chasse les rares passants.
Mickey Truth jette au sol sa cigarette à moitié consumée et en rallume une autre, la main gauche protégeant la flamme du briquet. Son regard pesant fixe Bert Greymold. Au moment où celui-ci va soulever la bâche, un homme d'une trentaine d'année passe en tenue de jogging.
- Merde ! murmure Bernie, c'est Teddy Land ! S'il voit ça, on est mort !
Le jogger jette un œil intrigué aux trois hommes avant de ralentir sa course.
- Vous faites une réunion sauvage du conseil ? lance-t-il d'une voix railleuse.
Le Maire fait un pas vers lui, le poing serré mais Doc Manuelson le devance :
- Un chauffard a renversé un vieux caribou. On s'en occupe.
- Ouais, renchérit Bernie, on vous tiendra au courant à l'occasion.
Teddy Land fait du surplace. Bernie, Mickey, Bert et le docteur l'observent. Le jogger semble hésiter entre s'arrêter et regarder sous la bâche et continuer sa course pour ne pas trop prendre de retard. Le froid glacial décide pour lui ; un coup de vent s'engouffre dans la rue, enveloppant les hommes d'un halo neigeux. Teddy Land reprend sa respiration et son jogging.
Bert Greymold attend quelques instants, en sautillant d'un pied sur l'autre pour se réchauffer, avant de soulever un pan du plastique et de montrer au maire ce qu'il y a dessous.
Les quatre notables se penchent sur le corps d'un homme d'une soixantaine d'années, chauve, au visage mutilé.
- Merde ! Décidément, je n'arrive pas à m'y faire ! s'exclame de nouveau Bernie, l'adjoint du maire.
Doc Manuelson souffle sur ses mains pourtant gantées. Bert Greymold attend la réaction du maire, tout en s'agitant sur place.
Mickey Truth a d'abord pâli en découvrant l'homme. Un instant paniqué, son visage s'est mis à rayonner d'une lueur bleutée :
- Il ne faut pas que l'on reste là. Il faut brûler… ce truc ! ordonne-t-il à ses comparses.
Il se retourne et tente de voir qui est dans la rue.
- Pas d'inquiétude, fait remarquer Bert, il fait trop froid.
- Qui a découvert ce corps, déjà ? demande le Maire. Pas quelqu'un d'autre que nous, j'espère ? Ou quelqu'un de l'opposition ?
Bernie réajuste le col de sa parka :
- C'est Bert qui l'a découvert. Personne d'autre n'est au courant. Nous avons tout de suite appelé Doc pour constater l'état de la chose.
- Bien, bien, fait Mickey Truth. Parce que si un des habitants voyaient le Maire ici avec un cadavre, vous savez ce qui se passerait pour nous tous ! Je vous laisse gérer ça. Bernie, ramène-moi à l'hôtel de ville.
Sur ces paroles comminatoires, il remonte dans la voiture tandis que son adjoint se remet au volant. Bert et Doc Manuelson se regardent, l'air entendu.

Teddy Land a continué sa course le long de la forêt boréale. Depuis qu'il a rencontré le maire et ses acolytes à Balm street, il ne cesse de revoir l'image de la bâche. La forme ne ressemblait pas à un caribou mort. Doit-il en parler à Michaël De La Vega, autre élu de l'opposition, chef de l'opposition pour tout dire ? Mais pour quoi faire ? Après tout, ce n'est qu'un incident assez banal par ici. Mais depuis que le Maire a changé, depuis que celui-ci se montre désinvolte concernant la gestion de la ville, méprisant même vis-à-vis des habitants, tout incident devient bizarre.

Mickey Truth pénètre en hâte dans son bureau, situé au premier étage du petit hôtel de ville. Les murs offrent à voir des portraits du Maire en compagnie d'autres hommes politiques du pays, mais aussi des peintures amérindiennes réalisées par des artistes locaux.
Le Maire s'arrête devant l'une des toiles représentant un loup totémique. Bernie entre et se dirige vers le bar dissimulé dans un petit placard pour servir deux whiskys :
- Je ne comprends pas comment il a pu se retrouver là.
Le Maire se retourne, l'air mauvais, et saisit le verre tendu par son adjoint :
- Il est hors de question que notre plan soit torpillé par qui que ce soit. Nous sommes trop près du but.
Bernie avale goulûment l'alcool avant de répondre :
- Je sais bien mais il faudrait canaliser toute la population de Key City, enfin quand je dis canaliser…
Mickey Truth tourne en rond dans la pièce chauffée. L'autre homme le regarde, d'un œil morne. Le Maire allume une nouvelle cigarette. Bernie soupire :
- C'est pas bon pour nous, ça. Vous devriez arrêter.
Le Maire hausse des épaules :
- L'autre fumait bien.
Bert Greymold et Doc Manuelson entrent dans le bureau et retirent leurs manteaux.
- Alors ? demande Bernie en arrangeant sa cravate.
- C'est fait, rigole Bert. On l'a apporté à la déchetterie.
- Quoi ? hurle Mickey qui fait sursauter les trois autres.
Son cri a retenti dans tout l'hôtel de ville et la secrétaire de Bert ouvre la porte :
- Je peux vous aider ?
Le Maire la renvoie d'un simple geste définitif de la main. Doc Manuelson s'approche de lui et murmure :
- On l'a apporté et brûlé. On l'a vu.
- Bien, bien, fait le Maire.
- Et les autres ? S'enquiert Bert Greymold. Qui nous dit que leurs corps ne vont pas réapparaître, eux aussi ??
La question est suivie d'un silence pesant. Les quatre hommes dégagent un léger reflet bleu.
- Il fallait tout brûler, marmonne Mickey Truth.
- Je vais m'en occuper, dit le Docteur qui ressort aussitôt.
- La question essentielle, pontifie Bernie qui se prend au jeu, est de savoir qui a mis le corps dans Balm street. Il n'est pas venu tout seul quand même. Enfin, … il prend un air interrogatif, ça ne marche pas les morts, si ?
Mickey Truth hausse des épaules :
- Tu vas finir par devenir aussi bête que les habitants de ce bled !
Le Maire allume une nouvelle cigarette :
- C'est un coup de l'opposition, ou alors…
- Ou alors, pire, ajoute Bert Greymold affalé dans un fauteuil en cuir, nous sommes peut-être découverts.

Au même moment, Teddy Land est au téléphone avec Michaël de la Vega. Il lui raconte rapidement sa rencontre avec le Maire et ses hommes :
- Ils avaient un drôle d'air.
- Plus rien ne m'étonne, réplique le chef de l'opposition municipale.
- Pourquoi tu dis ça ? demande Teddy en gribouillant sur son bloc note.
- Parce que, depuis quelques temps, je trouve que le Maire et certains membres de son équipe sont bizarres, étranges. Mike Truth n'a plus l'air de s'intéresser à sa ville, à notre communauté. Je ne suis pas le seul à l'avoir remarqué. Regarde ce qui s'est passé lors de la cérémonie des vœux. Le Maire a dépassé les bornes, avec un cynisme hallucinant.
- Bof, dit Teddy Land, c'est l'âge, il se fait vieux. Ou alors, il sait qu'il ne se représentera pas, alors il baisse les bras et montre son vrai visage : désinvolture et mépris.
- Peut-être, acquiesce De la Vega. Mais il y a aussi le Docteur, le Directeur Greymold, et puis Bernie Sashwindow. Ils ont tous quelque chose de changé. Tout le monde le voit.
- C'est pas encore assez, visiblement. L'équipe du Maire a encore des supporters.
- Pour combien de temps ? Ca sera alors à nous de jouer, affirme Michaël de la Vega, en concluant l'entretien téléphonique.

A l'hôtel de ville, Mickey Truth est toujours dans son bureau en compagnie de Bernie et de Bert Greymold.
Bernie fait les cent pas :
- Ce qu'il faut, c'est finir le travail à l'occasion d'un conseil municipal.
- Il y a toujours du public, comment on va faire ? demande le Directeur
Le Maire soupire :
- On va pas passer notre temps à finasser. Assez de respecter les règles, de faire semblant ! Bernie, comment penses-tu faire ?
L'adjoint s'assoit à la table de réunion et croise les mains :
- On va s'occuper de l'opposition, on complète notre équipe et on élimine l'éventuel public. Mais avec le froid, je ne pense pas qu'il y aura beaucoup de monde.
Bert Greymold se lève et secoue la tête :
- Mais on n'a pas ce qu'il faut pour traiter autant de monde à la fois.
- Mais si ! rétorque Bernie, sur un ton condescendant. Il suffit de monter les pièces que nous avons en réserve. Il faudra que l'un de vous m'aide. En se relayant, on devrait pouvoir être prêts pour le prochain conseil municipal.
- Ok pour moi, fait Mickey.
Les trois hommes finalisent les détails de l'opération puis se séparent.

Bernie monte dans son hummer (« hummer de frimeur », comme disent les gamins du coin) et se dirige vers un endroit retiré, au cœur de la forêt. Dans le silence blanc, où seul le son étouffé de la neige lourde tombant des branches se fait entendre, l'homme continue à pied jusqu'à un semblant de clairière. Là, sous un conifère plus important que les autres, Bernie se met à genoux et déblaie la neige avec ses deux mains gantées. Une trappe apparaît et s'ouvre sur un escalier de bois, maladroitement taillé. Arrivé en bas, à moitié courbé, Bernie longe un petit tunnel avant d'arriver dans une salle circulaire où des machines ronronnent. L'adjoint du Maire fait le tour des cadrans et s'arrête devant une cabine vitrée, reliée par des câbles à une autre cabine plus petite.
C'est là que tout se réalise, c'est dans cette pièce secrète que leur projet pourra voir le jour.

Plusieurs mois auparavant, un objet volant non identifié et non visible sur les radars atterrit dans le Saskatchewan. A son bord se trouvaient des êtres petits et bleus, avides de pouvoirs, et dénués de tout scrupule ou sentiment humain.
Un jour, alors que le Maire et son adjoint Bernie faisaient un tour pour évaluer l'état de la forêt après une tempête de neige sans précédent, deux êtres bleus sortirent de leur vaisseau, sautèrent sur les deux hommes et les transportèrent dans un complexe destiné à les cloner.
Il suffisait pour les petits hommes bleus de mettre un humain dans une cabine, de se mettre dans l'autre pour que les traits et la mémoire de l'humain passe dans le corps de l'alien. Bien sûr, l'humain s'éteignait à la fin de l'opération de transfert.
Voilà pourquoi le Maire et certains de ses adjoints avaient changé aux yeux des habitants, ce n'étaient pas les vrais, ceux qui avaient grandi parmi leurs concitoyens, ceux qui avaient eu à cœur de se battre pour le bien de leur commune. C'étaient des étrangers, venus de loin, venus s'approprier les terres, les lieux de pouvoir pour leur propre profit.
Si vous rencontrez un jour votre Maire ou un de ses adjoints, et que vous trouvez qu'il a vraiment changé, qu'il est sarcastique, ou qu'il ne se préoccupe pas de ses administrés ou s'en moque ouvertement, repensez à cette histoire et demandez-vous si un extra-terrestre au cœur sec n'a pas pris sa place…
John et Betty Bean - 15 janvier 2010