FICTION
Comme notre Maire aime à se divertir et lit les blogs et sites claixois parce que, comme il dit « ça me distrait » ( voir article du Dauphiné Libéré du 10 janvier 2010) , notre équipe lui offre modestement une nouvelle, une fiction pour lui faire plaisir.
Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé ne serait que pure coincidence…

Les chroniques de Key city
Episode 10 : LES NOUVEAUX PACIFISTES
« et le dialogue, quoi qu'on en dise de nos jours, c'est la guerre ».
Pascal Quignard – Ecrivain - Extrait d'un Entretien avec Catherine Argand - Février 1998

Nous sommes dans le hall de l'Hôtel de Ville de Key City. L'été est lourd, malgré des pluies tièdes et violentes qui tombent chaque nuit.
Mickey Truth, le Maire, et Teddy Land, conseiller de l'opposition, discutent dans un coin :
- Mais que répondez-vous à notre question sur la construction de logements pour les Amérindiens qui viennent s'installer en ville ? demande Teddy Land d'une voix insistante.
- J'ai déjà répondu, dit le Maire d'un air narquois.
- Vous prétendez que vous ne pouvez pas construire plus ? C'est ça votre réponse ?
- Si j'osais, rétorque Mickey Truth en se dirigeant vers la porte vitrée, une cigarette à la main, je vous dirais volontiers : tu l'as dit, bouffi !
Teddy Land le suit de son regard interdit. Le Maire sourit, lui fait un signe avec sa cigarette :
- Allez, bonnes vacances et à la prochaine pour reprendre le dialogue !
Et il sort.
- Le dialogue…, murmure Teddy Land, étonné.
Au même instant, Bernie Sashwindow, l'Adjoint chargé des affaires sociales, essaie de rester calme avec les Assistantes de Protection Infantile :
- Voyons, je vous l'ai déjà dit, répète-t-il d'une voix douce et lente, pour bien se faire comprendre de ces femmes qui n'ont pas inventé l'eau chaude, comme il aime à dire en petit comité.
- Chères assistantes, poursuit-il, nous avons revalorisé vos salaires sur la période indexée et nous avons défini le taux d'augmentation en fonction du nombre d'enfants gardés. Les calculs peuvent vous paraître un peu difficiles, mais nous respectons la législation en indexant la période indexée sur le taux référentiel imposable…
Les API murmurent entre elles. L'une d'elle prend la parole :
- Monsieur Sashwindow, tous vos calculs ne sont pas clairs. Nos salaires n'augmentent pas pour autant.
- Oui, dit une autre, et puis j'ai entendu dire que vous deviez nous payer la revalorisation des heures supplémentaires et ça, depuis le début de l'année !
Bernie songe à la machine à réinvention : quel dommage de ne pas pouvoir s'en servir à un rythme plus soutenu.
- Nous respectons la législation, répète-t-il. Nous sommes dans le cadre de la loi et nous vous payons exactement ce que nous vous devons.
- Oui, mais nos salaires n'ont pas bougé d'un pouce. Comment expliquez-vous ça ?
- Je vous remercie de me poser la question et la réponse est simple : nous sommes contraints par un décret régional de prélever une taxe supplémentaire sur vos salaires, donc l'un dans l'autre, rien ne bouge.
Un brouhaha secoue le groupe des API.
- Elle est bien bonne, celle-là, s'exclame l'une d'entre elle. Vous nous donnez d'une main ce que vous nous retirez de l'autre ??
Bernie hausse les épaules et avec un petit sourire dit :
- C'est la loi. Et le décret provient du district dont la majorité n'est pas de notre bord politique, mais plutôt du vôtre. Et la Mairie n'y est pour rien.
- Vous auriez pu revaloriser nos salaires de façon à ce qu'il y ait au moins un gain…
L'Adjoint fait un geste d'impuissance :
- Nous l'avons fait sinon vous perdriez du pouvoir d'achat. Nous faisons tout ce que nous pouvons. Nous écoutons vos revendications et faisons de notre mieux pour favoriser la concertation entre nous.
Les API se regardent, l'air dubitatif.
Le Maire est installé à la terrasse du café «Asinum asinus fricat » lorsque Gontran Corleone arrive et s'assoit à sa table.
- Comment s'est passé la concertation avec les habitants de la copropriété ? demande Mickey en buvant la première gorgée d'un pastis bien frais.
- C'est difficile à dire, répond l'Adjoint chargé de l'urbanisme. Ils n'ont pas eu l'air content. Pourtant nous les avons consultés…En fait, dit-il en s'asseyant mieux pour caler son dos contre la chaise, je crois qu'ils ne savent pas ce qu'est une consultation de la population.
- Ah tiens ? rigole Mickey Truth.
- Oui, ils pensaient pouvoir faire infléchir notre politique, faire des propositions que l'on aurait intégrer…
- Et puis quoi encore ! s'exclame le Maire, on n'est pas dans une république bananière ni dans une coopérative cryptocommuniste ! On informe, on discute, on écoute et c'est déjà bien.
Gontran Corleone approuve :
- Je suis bien d'accord. Mais ils sont butés.
Il boit la bière qu'il a commandée :
- Bof, c'est une mode, la gouvernance, la démocratie locale, c'est bon pour les ramollis, les hésitants, pour ceux qui ont une vision angélique du monde. De l'ordre et de la discipline… !
- Surtout pour les autres, marmonne Mickey Truth.

Dans l'après-midi, le Maire a rejoint son bureau à l'Hôtel de Ville. En attendant Chris Devil, il s'amuse à laisser des commentaires anonymes et agressifs sur différents blogs locaux, histoire de mettre de l'ambiance. Il secoue le crâne, ah internet, la communication électronique, tout juste bon à exciter les âmes, à bouleverser les mœurs, à favoriser l'anonymat et la critique.
Chris Devil entre, un gros dossier entre les mains. Mickey Truth le dévisage :
- Mais c'est quoi, ça ?
- Les demandes de l'opposition, leurs questions et leurs suggestions aussi bien pour les procès verbaux des conseils que pour les projets communaux ! rappelle le conseiller.
Le Maire prend le dossier et le feuillète :
- Ca date de quand ?
- C'est seulement depuis le début de l'année. Ils sont prolifiques. La question est : qu'est-ce qu'on en fait ?
Mickey tambourine sur son bureau, l'air absent. Son conseiller attend.
- On leur a dit quoi, exactement ? Qu'on en ferait quoi ?
Le conseiller municipal fait une moue à peine perceptible :
- On a dit qu'on prenait note. Et on l'a fait. La preuve, ajoute-t-il en désignant le lourd dossier.
- Parfait.
Mickey se lève avec le dossier, se dirige vers un meuble bas composés de casiers fermés, se penche pour en ouvrir un, dépose le paquet à l'intérieur, puis verrouille le casier :
- Voilà, on a fait ce qu'il fallait. On les as consultés, on a noté mais on ne s'est engagé sur rien.
- Oui, fait Chris Devil en riant, les promesses n'engagent que ceux qui les croient !
Le Maire va se rassoir devant son écran d'ordinateur :
- De toutes façons, le dialogue, la concertation, c'est pas bon. Ca favorise les crises, les disputes, les quiproquos et ça génère de la fatigue pour pas grand chose. Moins de dialogue et plus de paix, voilà mon credo.
Les deux hommes méditent sur ces paroles. Mickey Truth soupire :
- Et je fais confiance à mes adjoints, je donne mes consignes et ensuite j'écoute ce qu'ils disent, je crois ce qu'ils disent, surtout si ça correspond à mes consignes ou du moins si cela ne vient pas contrarier mes plans.
Dans son bureau, Betty DAF est contente : non seulement, elle part bientôt en congé mais surtout elle a pu satisfaire les demandes du secteur économique de la ville.
Les acteurs industriels et commerciaux se sont regroupés pour solliciter la Mairie et l'Adjointe chargée de l'économie afin de lui faire part de leurs suggestions pour améliorer l'attractivité de Key City.
Betty DAF a reçu les principaux entrepreneurs et commerçants de la commune et a écouté leurs demandes avec attention et intérêt.
Après analyse et après étude du budget communal, l'Adjointe chargée de l'économie a décidé de répondre favorablement au souhait de développer l'attractivité de Key City. Elle a donc fait débloquer 1 000 $ pour fleurir les principales entrées et artères de la ville.
Une secrétaire entre et tend deux parafeurs :
- Voici le courrier.
L'élue parcourt rapidement les lettres, demandes, sollicitations ou invitations à participer à des réunions. Un courrier retient son attention, il est signé par plusieurs acteurs économiques qu'elle a rencontrés.
- Quel culot ! s'exclame Betty DAF.
Les signataires du courrier se plaignent de ne pas avoir été entendus et considèrent le fleurissement de Key City comme nécessaire, certes, mais largement insuffisant et mesquin.
- Ils en veulent toujours plus ! Ils exigent d'être consultés mais ils ne veulent pas écouter mes arguments. Le dialogue, c'est dans les deux sens, il faudrait qu'ils soient un peu moins capricieux !
Un peu plus tard, Mickey Truth est seul dans son bureau. Il jette deux glaçons dans son verre de whisky Johnny Talker et va se placer devant la glace qu'il a fait installer à l'intérieur d'une de ses armoires.
Il se regarde, s'observe, se dévisage. Il plisse les yeux, fait des mouvements avec les lèvres :
- You're talking to me ?? C'est à moi que tu parles ? Dis, c'est à moi ? What do you want ?
En parlant, Mickey Truth fait des gestes, joue des épaules :
- Tu veux dialoguer, hein, dis, tu veux discuter ? Tu veux remettre en cause ma délibération, hein, dis ? Tu t'la joues juriste, hein ?
Il s'arrête et s'observe à nouveau. Il pense à un des ses adjoints, John Morris Fatherifnot.
- Oui, je vous écoute.
Le Maire penche la tête, ouvre de grands yeux, comme pour fixer un interlocuteur imaginaire :
- Bien sûr, je vais vous répondre, …, j'ai justement les données dans mon dossier qui est là, …
Mickey secoue la tête : ça ne va pas, ce n'est pas son style !
- Moi, murmure-t-il à son reflet, mon style, ce serait plus à l'italienne, décontraction et bon plaisir, écoute de mes supporters et surdité pour les autres. Pas de prise de tête, comme ça.
La société de design SCI (services pour les collectivités informatisées) est chargée de développer un nouveau site interactif pour la Mairie de Key City.
- Tu as bien compris ? demande à nouveau le chef de projet à son assistant, développeur informatique.
- Ouiiii, j'ai compris, ronchonne le jeune homme. Je dois créer une page qui permette à la Mairie de récupérer les contributions des habitants de la commune sur les projets qu'elle leur soumet, mais sans pour autant les afficher, au cas où… finit-il par dire en rigolant.
Le chef de projet fronce les sourcils :
- Tu gardes ton humour pour toi. Ils veulent développer la concertation en deux temps : afficher les projets et demander l'avis des habitants, dans un premier temps. Dans un deuxième temps…
- Qui n'est pas encore défini, puisque les spécifications ne font pas partie du cahier des charges, intervient encore le développeur informatique.
- Dans un deuxième temps, continue son chef, ils verront comment intégrer et afficher les commentaires ou contributions citoyennes.
- Aux calendes grecques, à Pâques ou à la Trinité ?
Le chef de projet soupire : ah les jeunes ! Heureusement que celui-ci n'est pas en contact direct avec la clientèle.
« Stratégies de la concertation », c'est l'essai que Chris Devil est en train de rédiger et qu'il voudrait voir publier.
Il compile toutes les astuces, les techniques pour favoriser une bonne concertation citoyenne, ou du moins pour en donner l'impression : noyauter les associations communales, créer des comités composés de supporters et éviter l'intrusion des opposants, parler de concertation pour évoquer en fait des séances d'information, communiquer et communiquer encore sur toutes les réunions publiques, discuter avec le citoyen lambda rencontré fortuitement dans la rue, le même citoyen qui siège à un comité construit par vos soins…, enfin bref toutes les techniques susceptibles d'intéresser des élus désireux de paix sociale dans leur commune.
John et Betty Bean – 29 juillet 2010







Hors série de l'été
Klaix-ops, au Pays du Pharaon Obtu-Rê
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Nous sommes au temps de l'ancien régime, en Egypte, alors que règne un Pharaon encore peu connu des archéologues et des historiens.
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Dans son palais d'été, le Pharaon Obtu-Rê a convoqué son grand architecte, le Romain Claudius Godardus.
Le monarque égyptien a rêvé d'un ensemble de pyramides que l'architecte étranger a pour mission de faire construire.
Des cartes du territoire sont étalées sur la table de travail du Pharaon. Non loin, le scribe royal, Chris-Thôt joue aux osselets avec Dame Hathorouaraison, responsable des finances des maisons royales.
Le Pharaon Obtu-Rê ôte sa perruque, il fait si chaud en cette après-midi et l'humidité apportée par le Nil-Talon se dissipe avant d'avoir atteint les rives et les abords de la ville.
Godardus arrive tranquillement, la chevelure blanche, l'air serein :
- Nous allons pouvoir tout régler.
- Vraiment ? demande le Pharaon, un peu sceptique.

Le Romain pose des rouleaux de papyrus sur la table et en déplie un :
- Regardez. Il suffit de déplacer ces populations de là à là, il pose à chaque fois son index sur la carte pour indiquer les endroits, et nous serons libres de construire votre complexe de pyramides où vous le désirez, O grand Pharaon !
Chris-Tôt et Hathorouaraison se sont approchés et regardent les tracés que désigne l'architecte.
Le scribe royal mastique une feuille de nénuphar :
- Vous allez transférer ces villageois vers une zone, inondée presque chaque année par le Nil-Talon ?
Le Pharaon Obtu-Rê met un verre grossissant devant ses yeux pour suivre tous les détails dessinés sur la carte :
- Le Nil-Talon et son limon fertilisent les terres, les villageois seront gagnants !
- Ils pourraient se révolter, dit Christ-Thôt en reprenant sa place à la table de jeux.
- Et puis quoi, encore ! s'écrie le Maître tout puissant de Klaix-Ops. Nous leur dirons que c'est la volonté des Dieux, et pour les dédommager, nous leur offrirons un spectacle de choix dans la mare aux crocodiles !
Hathorouaraison rit de cette boutade, bien sympathique : ah ce Pharaon a tant d'humour !
Claudius Godardus intervient :
- Ne prenons pas les revendications de ces paysans à la légère. Je propose que des scribes parcourent les champs pour noter leurs doléances ainsi que leurs identités. Ensuite, nous dirons que les Dieux ont effacé leurs noms des écrits et que nous n'avons plus aucune revendication, plus aucune pétition puisque tout aura disparu.
- Pas mal, comme plan, fait remarquer Obtu-Rê.
- Oui, reconnaît le Romain, ça fait partie de mon PLU : mon Plan Légèrement Urticant.
- Urticant ? répète le Pharaon.
- Oui, s'exclame Claudius Godardus, parce qu'il donne des boutons à nos adversaires !
- A propos de gêneur, murmure Dame Hathorouaraison qui, de la terrasse, regarde courir un homme au-delà des fortifications de la cité.
Sethrecours-Etencoreonnapasfini court comme tous les jours autour de la ville, afin de garder la santé.
A cet instant, Dame Neferrien-Maisjefaisquoi entre dans le bureau de travail d'Obtu-Rê. Elle est accompagnée par le Gouverneur de la Cité Centrale Abydossienne du Sud (CCAS), le Ministre Amonservicetutetais.
- Eh bien ! s'exclame celui-ci. Comment évolue le projet de Klaix-ops ?
Personne ne lui répond car tous sont occupés à observer Sethrecours-Etencoreonnapasfini faire son tour de la ville.
Amonservicetutetais s'approche du bord de la terrasse et porte son regard vers le coureur :
- Ah, c'est lui, fait. Dommage qu'on ne puisse l'inviter à une chasse aux lions.
- Il est protégé par le Dieu Osiris, murmure Neferrien-Maisjefaisquoi.
- On l'a déjà fait exclure de la Cité Centrale Abydossienne du Sud Je ne crois pas que l'on puisse faire davantage, précise le Pharaon Obtu-Rê.
- J'ai là d'autres dossiers qu'il faudrait traiter, O Pharaon, intervient le Scribe Royal, Chris-Thôt.
- Ah bon ? s'étonne le monarque, et quoi donc ?
- Les habitants de Klaix-Ops se plaignent de manquer de commerces…
- Par l'œil de Râ, ils n'ont qu'à aller en Phénicie ! rétorque Obtu-Rê.
- Bien, fait le Scribe. Alors, il y a ceux qui se plaignent de ne pas pouvoir s'entraîner aux combats comme ils le souhaiteraient..
- Qu'ils aillent voir les Hittites ! fait le Pharaon.
- D'accord, continue Chris-Thôt. Et il y en a encore beaucoup qui se plaignent de ne pas pouvoir accéder à des loisirs de qualité.
Un court silence se fait. Le Pharaon fait les cent pas, s'arrête, arrange son pagne de lin tissé :

- Je serai tenté de dire qu'ils aillent voir les Grecs mais je crois que nous avons un projet de salle culturelle, alors, pour l'instant dites à tous que nous allons faire construire quelque chose, un jour, quelque part. Je crois que je ne peux pas faire plus précis.
- Tu as raison, Pharaon, dit Amonservicetutetais. Si on devait satisfaire tous les désirs des uns et des autres… commençons par nous et après on verra.

Dehors, à l'extérieur des murailles, un vieillard est assis à une des portes qui donnent accès à la ville royale. Il est installé sur des couvertures élimées. A côté de lui, se trouve une outre remplie d'eau. A chaque fois qu'il voit arriver un inconnu, le vieil homme lui pose des questions. On dit qu'il s'agit ou d'un fou ou d'un sage. Qui saura le dire ?
Justement, un homme arrive, visiblement étranger à la contrée. Le vieillard l'apostrophe :
- Et toi, viens un peu par ici. Je t'offre un peu d'eau si tu réponds à mes questions.
Un peu d'eau ne se refuse pas, par ces températures caniculaires, surtout par les voyageurs qui ont parcouru de longues distances à pied, dans la poussière.
- Donne-moi cette eau et je répondrais, fait l'étranger.

Le vieux rigole et commence :
- Es-tu riche ?
- Pas vraiment, fait l'homme en avalant une gorgée d'eau.
- Hm, dit le vieillard. Tu as des connaissances dans cette ville ? Tu connais quelqu'un au Palais ?
- Non.
- Aha ! As-tu des projets pour créer un commerce, ou développer une affaire ?
- Peut-être.
L'homme termine de boire et dévisage le vieux :
- Mais où veux-tu en venir avec tes questions étranges ?
- Tu verras ! réplique le vieil homme en levant l'index droit. Continuons : as-tu l'intention de faire bâtir une maison ?
- C'est possible.
Le vieillard rigole de plus en plus :
- Eh ben dis-donc ! s'écrie-t-il entre deux hoquets de rire. Et aimes-tu payer des impôts ?
- Il le faut bien, répond l'étranger en s'époussetant.
- Et aimes-tu qu'on te dise une chose et son contraire ?
- Non, pas vraiment, fait l'homme en prenant un air contrarié.
Le vieillard arrête de rire :
- Je poserai ma dernière question, étranger. Es-tu patient ou au contraire impatient ?
L'homme sourit :
- Plutôt impatient. Je suis un homme d'action.
- Alors, passe ton chemin ! Klaix-Ops est fait pour les endurants ! rétorque le vieillard.
Abasourdi par cette remarque, l'étranger reste un moment immobile.
Le vieux avale une louche d'eau et le scrute par en-dessous.
L'étranger secoue la tête :
- J'aime les défis, alors tu m'as convaincu, vieillard. Je vais m'installer à Klaix-Ops et je verrais bien si ce que tu laisses entendre est vrai ou pas.
Le vieillard sourit :
- Klaix-Ops se mérite. Alors sois le bienvenu, par Heqet* !

L'homme remercie le vieillard :
- Je m'appelle Aton est AVEC moi. Je suis un homme du futur, pas de l'Antiquité. S'il faut embaumer les momies qui règnent sur cette ville, tu peux compter sur moi !
Sur ces mots, l'homme entre dans la ville et va choisir un lieu pour s'installer.
John et Betty Bean – 27 juin 2010
* Heqet : déesse grenouille, dont les hiéroglyphes sont affichés au début de cette histoire.

Episode 9 : JET SET

Ce matin-là, il pleut sur Key City. Le printemps tarde à venir et les arbres fruitiers souffrent du mauvais temps.
Une femme blonde aux yeux bleus, revêtue d'un imper beige passe-partout, court tête baissée vers l'Hôtel de Ville.
Elle entre comme si elle avait le diable à ses trousses et monte directement au bureau du Maire :
- Mickey ! Mickey ! Que dois-je faire ?
Le Maire relève son crâne et regarde Sylvana Alonzo par-dessus ses lunettes :
- Qu'est-ce qui se passe ?
La femme enlève son imper avec des gestes fébriles :
- Je crois que j'ai fait une bêtise !
Mickey Truth enlève ses lunettes et soupire.
Mickey tape du poing sur la table et tonne :
- Bon sang ! Il n'y en a pas un pour rattraper l'autre ! Si je me laissais aller, je te conseillerais bien de prendre attache avec ton avocat, comme dirait l'autre ! Cela dit, il faudra peut-être que tu lui présentes des excuses.
Sylvana dévisage le Maire :
- Mais…
Bernie Sashwindow, l'Adjoint chargé des affaires sociales, qui travaillait avec le Maire sur l'éventuelle suppression de certains postes d'auxiliaires sociaux, dodeline de la tête :
- Elle n'a pas tort, il faut passer à la vitesse supérieure et se débarrasser des gêneurs, à commencer par l'opposition.
Mickey allume une cigarette qu'il éteint aussitôt pour la rallumer ensuite (il essaie d'arrêter) :
- Oui mais de là à crier sur les toits qu'il faut les réinventer !! Tu es stupide ! fait-il à l'adresse de la femme.
- Et il a dit quoi, Teddy Land ? continue-t-il.
- Rien, il a eu l'air étonné. Finalement, ce n'est pas si grave, sans doute, mais j'ai paniqué un instant, dit Sylvana Alonso en reprenant son sac et son imper.
- Tout est toujours grave avec l'empoisonneur, fait Gontran Corleone en entrant dans la pièce, que se passe-t-il ?
Personne ne lui répond. Bernie affiche son fameux sourire en coin, Mickey mâchouille sa cigarette, Sylvana reprend son air triste.
Betty DAF, amaigrie et les traits tirés, arrive, des dossiers sous le bras, accompagné par Chris Devil :
- La réunion a déjà commencé ?
- Entre, on va démarrer, fait Mickey, avec un geste de la main pour inviter les nouveaux venus à s'installer à la table ronde.
- Toi, tu peux repartir chez toi, je m'occupe de tout. Et profil bas ! ordonne-t-il à Sylvana qui s'en va, soulagée de s'être confiée au Maire.
Betty DAF, Chris Revil, Gontran Corleone, Bernie Sashwindow, Doc Manuel, Bertie Deeppurple et Samantha Del Canyon s'installent autour de la table.
Mickey Truth termine sa cigarette:
- Nous allons étudier aujourd'hui notre projet de création d'une ville digne de nous, une ville de stars !
Betty DAF s'agite, toute heureuse.
- Oui, souligne le Maire, ce projet est une initiative de Betty qui l'a proposé lors de notre débat sur le PLH, le « Perfect Landlords Home », autrement dit le Pays des propriétaires parfaits.
- De quoi s'agit-il exactement ? demande Doc Manuel.
Obéissant à un signe de Mickey qui, resté debout, se met en retrait pour allumer une nouvelle cigarette, Betty prend la parole :
- L'idée est de nous débarrasser des gêneurs. Nous avons la réinvention mais nous pouvons aussi faire évoluer Key City de telle manière qu'il ne restera que ceux que nous voulons, nos partisans, les réinventés, les plus riches, les plus célèbres et nous pourrons attirer les stars du Canada et, pourquoi pas, du monde entier. Nous sommes nous-mêmes des stars, des stars venues des étoiles, c'est comme ça que je nous vois, et nous allons créer un village de stars !

Samantha Del Canyon a les yeux qui brillent :
- Des people ici !? Des caisses de champagnes à prévoir, des fêtes, des soirées, des parties, avec enfin du beau monde !! Le rêve, en somme !
- On n'aura plus à aider tous ces pauvres, ces nécessiteux qui nous empêchent d'être tranquilles, fait Bernie Sashwindow.
- Comment allons-nous procéder ? demande Bertie Deeppurple, qui rêve encore d'un siège d'élu quelque part.
L'Adjoint chargé des affaires sociales prend une voix pincée, un peu nasillarde :
- J'ai commencé. Dorénavant, nous allons supprimer des postes d'auxiliaires sociaux et je reprends moi la gestion des dossiers, confidentiels ou pas. Ca va aller vite.
Dans son coin, Mickey opine du bonnet.
Bernie rigole :
- Je vais faire le tri selon mes critères et vous allez voir que les demandes vont baisser.
- Et les Assistantes de protection infantile, les API ? demande Doc Manuel.
- On s'en charge, dit Mickey.
- Plus d'assistance d'aucune sorte, alors ? vérifie Deeppurple.
- Pas pour les anonymes, nous, on n'aime pas les anonymes. On veut des stars ! s'excite Betty DAF, sous l'œil amusé de Chris Devil.
- Il n'y a pas que toi qui ne les aimes pas, fait-il remarquer, j'en connais certains que les anonymes stressent.
- Passons, tranche Mickey, en ayant une pensée mauvaise envers un de ses anciens partenaires.

- Ca va être original, nous allons avoir des acteurs, des musiciens, des chanteurs… On dit qu'ils sont extravagants, fait Doc Manuel.
- Et nous aurons une touche pittoresque, n'est-ce pas Mickey ? rappelle Betty DAF.
Le Maire s'installe à la table, remet ses lunettes par dessus lesquelles il regarde son équipe :
- Je ne veux pas qu'on nous taxe de discrimination. J'ai pensé à faire venir des gens du voyage, des gitans, …
Les autres ont un haut le cœur.
- Mais du haut de gamme, s'empresse de dire le Maire. Nous avons pensé aux Gipsy Queens. On les fait venir à Key City et en échange ils se produiront gratuitement deux fois par an dans notre future salle de spectacle, le Caveau.
- Ils vont habiter où ? s'inquiète Samantha Del Canyon.

Mickey fait un clin d'œil :
- Sur le Rif River, nous allons installer des péniches ! C'est pas gênant comme ça, ils ne seront pas vraiment sur le territoire de la commune et en cas de crue et d'inondations… vogue la galère !
- Tout est prévu, constate Gontran Corleone.
- Oui et non, intervient Chris Devil. Regardez la cartographie de la commune, il n'y aura pas assez de terrains constructibles pour toutes vos stars.
Corleone et Truth rient :
- Il y a de nombreuses zones classées en zones agricoles protégées, on va les faire passer en zones à urbaniser.
- On peut le faire ? s'interroge Bertie Deeppurple.
- On peut tout faire avec un PLU, un « Personalized Layout of Urban area » («conception personnalisée de l'urbanisme » ), quand on veut ! rétorque Mickey, goguenard. Il faut juste savoir parler aux gens, au bon moment, avec les bons arguments.
- Question de communication positive, ajoute Gontran Corleone.
- Il y a quand même les autorités fédérales qui ont leur mot à dire, souligne Chris Devil en mettant dans sa bouche un nouveau chewing-gum.
- Et oui, pour peu qu'il y en ait qui fassent des recours en justice… murmure Samantha Del Canyon.
Mickey sourit, ses yeux se plissent de malice :
- Qu'ils les fassent leurs recours ! Moi, je fais ce qui me plaît.
Ses acolytes hochent de la tête en signe d'accord.

- Bon, continue le Maire, nous allons faire rédiger la délibération sur notre PLU customisé et nous la vot…
Il n'a pas le temps de terminer sa phrase que les autres lèvent la main, comme lors des séances en conseil municipal.
- Vous faites quoi, là ? bougonne Mickey.
Les autres éclatent de rire :
- C'est l'habitude de lever la main quand on vote !
- Un réflexe mais un bon ! fait Gontran Corleone.
Les Aliens continuent à creuser leur idée de ville de stars. A un moment donné, Deeppurple s'interroge :
- Quand même, et si l'opposition avait raison ?
- Que veux-tu dire ? lui demande Mickey d'un air sombre.
Bertie Deeppurple se lève et d'une voix grave explique sa pensée :
- Et s'ils avaient raison ? Leurs arguments juridiques ne sont peut-être pas seulement un moyen de nous gâcher la vie.
- Bon, écoute, lâche Mickey très énervé, tu te rassois et tu nous laisses faire, moi et Gontran. Toi, occupe-toi des Amérindiens, des trottoirs électriques si tu veux, mais laisse le PLU aux professionnels.
- C'était une idée, rien de plus.
Le Maire soupire :
- Les gars, laissez-nous avoir les idées, vous serez plus tranquilles comme ça.
Les élus de la majorité font une pause autour d'une bonne petite bouteille de vin et de quelques biscuits apéritifs.
Betty DAF s'adresse à l'Adjoint aux affaires sociales :
- Dis-moi, Bernie, où en est l'enquête de gendarmerie te concernant, à propos des caribous ?
Bernie Sashwindow hausse les épaules :
- Nulle part. Ils n'ont rien trouvé. Maintenant, si je voulais, je pourrais tuer des caribous, les transporter du nord au sud et d'est en ouest, les gendarmes me laisseraient tranquille. Et puis je me suis débrouillé pour suivre la carrière de ce Luke Skywalker. Qu'il essaie d'avoir une mutation ou une promotion, je serai là, à lui briser les rares espoirs qu'il aura encore !
Chris Devil émet un ricanement étouffé :
- Tu ne l'aimes pas, lui !
Bernie se contente de lui lancer un regard hautain.
Mickey Truth sort un nouveau dossier, assez épais :
- Bernie, présente notre autre projet à nos amis.
L'Adjoint chargé des affaires sociales saisit la pochette et la pose sur la table de réunion :
- C'est encore plus confidentiel que tout le reste. Il s'agit du Fort du Prince Edwards, situé au sud de Key City.
- Il est vieux, vétuste et dangereux, il y a des trous partout dans le sol qui est instable, fait Chris Devil.
- Tout à fait ! dit Mickey en secouant son crâne.
Bernie sourit et ouvre le dossier :
- Voici le résultat d'un audit que nous avons discrètement mené, Mickey et moi, sur ce fort qui appartient à la commune.
Samantha Del Canyon se penche vers les feuilles imprimées :
- Nous avions pensé, un temps, en faire un lieu de festivals…
Mickey se rassoit :
- Nous avons une meilleure idée.
Bernie Sashwindow explique :
- Oui, nous avons remarqué que les trous formés dans le sol meuble avaient la taille des cabines de réinvention.
A ces mots, les autres élus de la majorité font silence. Bernie, satisfait de son petit effet, poursuit :
- Cela va prendre du temps,…
Le Maire intervient :
- Peut-être un an, justement à cause du terrain instable.
Bernie toussote :
- Oui donc, nous envisageons d'installer une cabine de réinvention par trou formé. On devrait pouvoir en mettre huit. Ensuite on organise une excursion pour le conseil municipal.

Betty DAF glousse :
- Vous voulez dire que vous allez conviés les élus de l'opposition dont cet irritant Teddy Land et cet arrogant Michaël de la Vega à venir explorer le Fort ?
- Plus exactement, dit Bernie, nous allons les convier à venir faire un audit avec nous. A cette occasion, nous pousserons les élus d'opposition, chacun dans un trou, et hop !, ils seront réinventés.
- Mais c'est génial ! C'est tellement tendance ! s'exclame Chris Devil.

- Et ensuite on les forcera à brûler tous les codes des collectivités ou d'urbanisme qu'ils ont chez eux ! propose l'Adjointe chargée des finances.
Doc Manuel intervient :
- C'est une excellente idée mais je me pose des questions sur sa faisabilité. Et puis, voyons plus loin. Une fois que l'opposition sera réinventée, ne pensez-vous pas que la population sera étonnée de les voir si différents ??
Bernie Sashwindow fait un geste léger de la main :
- Les habitants se diront simplement qu'ils sont comme tous les élus, un peu laxistes, c'est la grande mode partout dans le monde de dénigrer le travail des élus, un peu plus ou un peu moins.
- Et je dirais même mieux ! ajoute Mickey. Les habitants se diront que l'opposition ne pourra pas faire mieux que nous et au moment des élections voteront pour nous. On préfère toujours voter pour ce que l'on connaît que pour l'incertitude.
- C'est assez pervers ! s'enthousiasme Gondran Corleone.
- Merci ! fait Mickey.
- Et les Amérindiens ? demande Samantha Del Canyon, qui planche par ailleurs sur un festival des contes autochtones.
Betty DAF rit encore :
- Les quoi ? On en gardera un ou deux pour notre ville de stars, histoire de faire couleur locale, pour faire un musée.
Les élus venus de l'espace interdimensionnel, sous la houlette du Maire, continuent la réunion qui posera les bases d'un nouvel âge pour Key City, enfin…, du point de vue des aliens.
Teddy Land est rentré chez lui. Il est allé à son bureau consulter un dictionnaire : mais qu'a pu vouloir dire Sylvana Alonso ? Qu'est-ce que le mot «réinventer » peut bien signifier ?
Déterminé à en savoir plus, le conseiller municipal de l'opposition va examiner tous les dictionnaires, les lexiques, les codes et les textes municipaux, il fera le tour de son réseau, il discutera avec tout le monde, mais il trouvera ce que cela veut dire et agira ensuite en conséquence.
Nous, si nous étions des élus de l'opposition, nous hésiterions à monter dans un bus affrété par la Mairie pour aller visiter des grottes, des trous de spéléologues ou le site patrimonial du Fort du Prince Edwards...
John et Betty Bean - 16 juin 2010
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Episode 8 : UN COUP DE FLASH ET CA REPART !
Rappel de l'épisode précédent : afin de comprendre ce qui se trame, les Amérindiens ont décidé de se rendre, la nuit, dans la forêt, là où les aliens bleus vont et viennent. Des agents de la Gendarmerie Royale du Canada les ont pris en filature. Le même soir, Mickey Truth et son Adjoint Bernie Sashwindow veulent aller à la clairière faire le point sur le matériel de réinvention.
Dans la voiture du Maire, c'est le silence. Bernie Sashwindow se sent mal en point.
Mickey Truth fixe la route d'un air soucieux :
- Tu sais, demain je m'attaque au PLU.
- Quoi ? fait son Adjoint en lui jetant un regard interloqué.
Mickey ne quitte pas la route des yeux :
- Oui, j'y ai bien réfléchi. Le PLU ne me plaît pas tel qu'il est. Je vais envoyer un recours au Tribunal.
La voie défile devant eux, dans une obscurité amplifiée par l'approche de la forêt de conifères.
Bernie reste sans voix. Au bout d'une minute, il toussote et se redresse sur son siège, celui du mort :
- Mais c'est toi qui l'as fait voter… Tu vas faire un recours contre toi-même ?
Le Maire tonne :
- C'est l'autre, celui avant moi, qui l'a fait voter rapidement. Moi, j'ai envie de le modifier.
L'Adjoint n'a pas le temps de répondre. Le pick-up s'arrête en bord de clairière. Mickey ouvre le compartiment intérieur, saisit une arme étrange puis descend du véhicule.
Dans le ciel, le dernier quartier de lune diffuse une lumière suffisante pour voir à un mètre devant soi. C'est un silence relatif, où les gouttes de la fonte des neiges s'aplatissent au sol, où les petits animaux émergent pour saisir leurs premières proies du printemps. Des chouettes froissent leurs ailes en fonçant sur des mulots imprudents.
Le Chef Kanuna et Tooantuh ont laissé le 4x4 de l'autre côté de la clairière. Ils sont suivis par les deux gendarmes de la police montée.
Les arbres dominent l'espèce de pré dans lequel les aliens ont enfoui leur salle de réinvention et près de laquelle, enfin assez loin tout de même, ils font creuser des fondations destinées officiellement à la salle des fêtes de Key City. Cet environnement arboricole empêche toute clarté d'y pénétrer.
Nyctalopes comme des chats, les Amérindiens progressent facilement, de même que les aliens dont la vue est plus perçante que la moyenne humaine. Les deux gendarmes, en revanche, ont du mal à avancer en silence, sans s'étaler sur une racine d'arbre ou contre une motte de terre boueuse.

Les deux Amérindiens longent le fossé du Snitch. (On raconte que c'est là que le Snitch fut enterré dans l'anonymat le plus complet, après une vie vouée à traquer sans pitié ses adversaires, réels ou supposés. Sa mégalomanie et sa paranoïa en firent un personnage singulier qui finit dans un fossé de la forêt boréale. Enfin, c'est ce que l'on nous a raconté. Alors réalité ou légende semi-urbaine ?
En tous cas, cette histoire a fait le tour du continent américain et a atterri à Hollywood. On raconte que Jim Carey serait pressenti pour interpréter le Snitch dans un film dont la sortie serait programmée pour 2012-2014…).
Mickey et Bernie arrivent dans la clairière. Les deux hommes tendent l'oreille, scrutent les bois sombres.
- On peut y aller, murmure le Maire, en désignant l'endroit de la trappe sous laquelle se cache la salle de réinvention.
Le Chef Kanuna et Tooantuh atteignent également les abords de la clairière et distinguent deux formes humaines penchées au dessus d'un trou luminescent.
Essoufflés, les deux gendarmes, Luke Skywalker et l'agent K, s'adossent contre des arbres. De leurs positions, ils devinent les silhouettes des Amérindiens se mouvoir lentement.
Tooantuh joue avec sa lampe torche éteinte. Kanuna tient son fusil, le canon baissé. Ils hésitent. Un vent froid se lève. Une bourrasque vient secouer la trappe qui se referme, en claquant, derrière Mickey et Bernie, déjà descendus dans la salle. Le bruit sec fait sursauter les quatre hommes restés dehors.
Le Chef Kanuna soulève son fusil :
- Allons voir ce qu'ils fabriquent sous terre !
- Sur notre territoire ! renchérit son compagnon.
Les deux Amérindiens foncent, sans bruit, vers la trappe qu'ils ouvrent et descendent à leur tour.
Luke Skywalker et l'Agent K ne bougent pas.

Tooantuh et Kanuna arrivent au pied de l'escalier de bois. Des lueurs et des chuchotements proviennent d'un endroit, situé au fond de l'excavation.
Mickey Truth et Bernie Sashwindow font l'inventaire des pièces et des machines à réinventer.
- Il y a deux machines en panne, explique l'Adjoint chargé des affaires sociales.
- Demande à Bert Greymold de t'aider à les réparer, propose le Maire, qui actionne des manettes et un interrupteur.
Les machines actives bourdonnent et des clignotants s'allument.
Bernie fait une moue coincée, en repensant à l'épisode de la clé à molette que Bert avait laissé tomber sur son crâne. Puis il se remet au travail et dresse une liste des outils disponibles.
Les Amérindiens arrivent dans la salle et restent abasourdis par l'appareillage sophistiqué. Mais Kanuna se ressaisit et pointe son fusil vers les deux aliens :
- Ne bougez plus ! ordonne-t-il d'une voix forte.
Tooantuh se ramasse sur lui-même, prêt au combat.
Les deux aliens font un bond, avant de se retourner et de découvrir les intrus.
Mickey respire un peu fort. Bernie a l'air d'un garçonnet pris en flagrant délit.
Le Chef Kanuna avance doucement, les yeux rivés sur les élus de Key City.
- Voyons ! dit le Maire en agitant les bras. Que se passe-t-il ?
Les Amérindiens sont sciés par le sang-froid du premier magistrat de la ville.
- Alors ? Que faites-vous ici ?
Bernie se reprend et avance vers les intrus :
- Votre présence ici n'est pas autorisée ! Vous êtes sur un site dangereux.
- Et pourquoi il n'y a pas de panneau d'interdiction, alors ? demande Tooantuh en progressant dans la pièce.

Mickey sourit :
- Mes amis ! Ces machines, que vous voyez, sont des prototypes expérimentaux d'un projet culturel high-tech. On pourrait dire, et d'ailleurs si Samantha Del Canyon était là, elle vous le dirait aussi, que c'est une exposition avant-gardiste, expérimentale et quasi confidentielle.
Kanuna lance un regard désabusé à son compagnon :
- Je me demande s'il ne nous prend pas pour des débiles !
Tooantuh rigole comme une rainette hors de l'eau :
- Il veut nous faire avaler des couleuvres ! Que dis-je ! Des anacondas !

Bernie et Mickey se font menaçants et avancent vers les deux gêneurs. Le Maire sort son arme de la poche de son anorak.
Tooantuh crie :
- Attention ! Il a un truc bizarre dans la main !
Les quatre protagonistes se figent, face à face.

Un bruit venant de l'escalier déclenche la bagarre. Kanuna saute sur le Maire et assène un coup que celui-ci esquive. Bernie donne un coup de poing à Tooantuh qui tombe à terre. L'Adjoint du Maire prend son élan pour donner des coups de pied à l'Amérindien resté au sol. Mais celui-ci, faisant preuve de créativité, saisit le premier objet venu qui trainait par là, un débouche-WC en l'occurrence, et l'enfonce dans le visage de son adversaire. Bernie laisse échapper un gémissement aigu et tente d'arracher le débouche-WC qui est ventousé sur sa figure. Avec l'objet, vient aussi des bouts de peau qui laissent voir un teint bleuté.
Tooantuh déglutit péniblement :
- Il n'est pas humain !! s'écrie-t-il, avant de se relever.
Le Maire et Kanuna sont en train de se battre, s'envoyant des coups de poing, des coups de pied. Mickey essaie d'enfoncer ses doigts dans les yeux de l'Amérindien qui lui fait, à son tour, une prise lui permettant de se dégager.
Reprenant rapidement son souffle, il découvre avec horreur que son acolyte se bat avec un être bleu. Pour ne pas perdre pied, il psalmodie aussitôt un chant Cree.


A cet instant, Luke Skywalker et l'agent K déboulent dans la salle, comme deux zébulons et découvrent une situation inattendue : des engins électroniques et quatre énergumènes en train de se battre, dont un qui scintille de la tête.
Luke Skywalker pense immédiatement à une maladie contagieuse tandis que son collègue commence à se dire que les aliens existent bien, comme le dirait l'innommable Président de la République russe de Kalmoukie.
Bernie Sashwindow saisit un pied à coulisse et fonce vers ses adversaires. Le Maire, au contraire, recule vers le fond de la pièce.
Les Amérindiens se regroupent, les gendarmes ne savent pas trop sur quel pied danser.
- Bernie ! gronde Mickey. Arrête !
Le Maire dirige son arme extraterrestre vers les quatre intrus et attend que son Adjoint le rejoigne.

Au moment où Mickey va actionner son arme étrange, Kanuna fait un bond élastique et atterrit de tout son poids sur le bras du Maire. L'engin, avant de tomber au sol et de se casser, envoie un rayon lumineux incandescent qui aveugle tous les combattants.
- Non ! hurle Mickey, qui voulait tuer ses adversaires et non pas les neutraliser.
Un grand silence se fait. Les six hommes, si l'on peut dire, sont tombés à terre, inconscients. Et, plusieurs heures passent, immobiles.
Tooantuh et le Chef Kanuna émergent de rêves effroyables, dans lesquels des esprits à paillettes les poursuivaient pour leur faire avaler des crapauds calamite.
Ils se lèvent en titubant. Tooantuh a la bouche pâteuse :
- C'est la première fois que je participe à un rituel aussi pénible.
Les deux hommes ne voient pas grand-chose, leurs rétines encore aveuglées par le rayon. Kanuna se frotte les tempes :
- On va sortir de cette grotte, je ne sais pas très bien où on est, mais je crois qu'il est temps de rentrer chez nous.
Se soutenant mutuellement, les deux Amérindiens serpentent jusqu'à l'escalier de bois, qu'ils escaladent maladroitement.
Le grand air vif de la nuit les cueille, à leur sortie. Tooantuh frissonne :
- Bon, où es-tu garé ? J'ai la tête brouillée. Je ne sais pas ce qu'on m'a fait fumer mais c'était violent.
Le Chef le dévisage :
- Tu te souviens de quoi, exactement ?
Tooantuh éternue :
- D'une bagarre avec des esprits malfaisants, de lumières venues d'ailleurs. C'était apocalyptique.
Kanuna est dubitatif et regarde autour de lui :
- C'est quand même drôle. Où est le chaman ? Où sont les autres ?
Une chouette lui répond en ululant.
Convaincus d'avoir vécu un rituel chamanique extraordinaire, les deux hommes reprennent le chemin qui les conduit au 4x4 de Kanuna. Ils rentrent à la réserve se coucher et oublier cette soirée fantastique.

Peu de temps après que Tooantuh et le Chef Kanuna ont quitté la salle de réinvention, les deux gendarmes se sont réveillés. Les yeux picotant sous l'effet du rayon, ils ont du mal à identifier le lieu dans lequel ils se trouvent.
- Ca tangue un peu, non ? fait l'agent K, avec un haut le cœur en essayant de se relever.
Luke Skywalker plisse les yeux pour essayer d'atténuer la douleur, mais le nerf optique reste sensible :
- Je me demande pourquoi nous sommes allés dans cette boite de nuit, dit-il en distinguant à travers les larmes, les panneaux clignotants des machines,
- L'ambiance est nulle ! ajoute l'agent K, il n'y a même pas de musique.
- Qu'est-ce qu'on est venus faire là ?
Le gendarme Skywalker circule lourdement dans la pièce et il a l'impression que les murs sont mous. Son collègue, toujours assis, dodeline de la tête :
- Il faut que je me lève.
- Allez, on s'en va, fait l'autre en le prenant par le bras. Il n'y a aucun délit ici, aucune drogue, de toute façon, il n'y a personne. Allez, on rentre !
Les deux gendarmes zigzaguent jusqu'à la sortie où le grand air accroît leur mal de tête. Tant bien que mal, ils se dirigent dans l'obscurité à travers la forêt et s'affalent sur les sièges de leur véhicule. Après un long moment, la voiture démarre et rejoint la route en direction de Regina.

Les deux aliens rayonnent d'une clarté bleue et c'est cette luminosité qui les tire de leur coma.
Bernie, en passant sa langue sur ses lèvres pour les humidifier, réalise qu'il a perdu la peau de son visage humain.
Mickey Truth se lève et arrange son costume :
- Bon alors, on en est où ?
Bernie a l'impression d'avoir des cloches qui tintent dans sa boite crânienne :
- Chut, fait-il en rentrant les épaules.
Le Maire le dévisage :
- Allons, pourquoi « chut » ?
- Que s'est-il passé ? demande son Adjoint.
Mickey Truth fait le tour de la pièce, lentement :
- Il y a dû avoir un court-jus. On a dû prendre le courant.
- C'était quel voltage ? s'exclame Bernie en se tenant la tête entre les mains.
- Il faudra revoir ton apparence, tu fais négligé, lui fait remarquer le Maire en se dirigeant vers la sortie.
Bernie reste immobile un instant :
- Comment fais-tu ? Moi j'ai l'impression qu'un troupeau de caribous m'est passé dessus !
Mickey rigole mais s'arrête vite car les secousses provoquées par le rire déclenchent une migraine :
- Assez bavassé. Rentrons. Il faut que je boive un whisky !!
Les deux aliens, la mine défaite et les costumes froissés, montent dans le pick-up du Maire et rentrent à Key City.
En route, Bernie souffre à chaque secousse de la voiture. Mickey sifflote :
- PLU et PLH !
- Quoi ? demande son Adjoint.
- Je dis PLU et PLH, demain je m'amuse ! Je vais recréer le territoire de Key City !
- Mais pour quoi faire ? s'exclame Bernie, fatigué de tant d'énergie.
- Je ne sais pas, reconnaît le Maire. Je me suis réveillé avec ça en tête. Et puis, demain, je commence une nouvelle activité !
Bernie secoue la tête :
- Quoi encore ?
- Demain, j'apprends le tango !
Les deux élus de Key City rentrent en ville et vont se coucher, l'un épuisé par la soirée et l'autre déjà pris dans ses projets urbanistiques et argentins.
John et Betty Bean – 11 mai 2010

Episode 7 : DES CHEMINS QUI NE SE CROISENT JAMAIS...

Ce jour-là, à Key City, les Elus de la majorité vaquent à leurs occupations quotidiennes.
Sauf Gontran Corleone qui reste au lit, ordre du médecin, pour cause de cloques bleues. En effet, l'Adjoint chargé de l'urbanisme a tenté d'effectuer une véritable consultation de la population pour un nouveau projet immobilier. Mal lui en a pris, puisque l'excès de démocratie participative a déclenché la maladie.

Dans son bureau de l'Hôtel de Ville, Mickey Truth a chaussé ses lunettes et regarde, comme tous les jours, le courrier à son attention.
Il soupire en parcourant le parafeur qui aligne comme d'habitude un courrier de Me Makepeace, son conseiller juridique, deux courriers de Teddy Land réclamant des informations ou déposant un recours auprès du tribunal, une pétition de riverains (le fameux collectif des PVR, procès des voisins récalcitrants) signée par plus de cinquante personnes (mais bon, sans lunettes, on dirait qu'une seule personne a signé…), une demande d'un de ses adjoints pour bénéficier de l'abondement de la commune à sa retraite, une demande de rendez-vous signée par le Chef Kanuna, du conseil tribal, à propos du tout nouvel impôt sur les plumes, une demande d'entretien sollicitée par Michaël de la Vega au sujet des travaux souterrains liés à la future salle culturo-festive, …
Désabusé, Mickey allume son ordinateur et va surfer sur des blogs et des sites créés par des locaux, pour se distraire un peu.

Un peu plus loin, au même étage, dans un petit bureau, Betty DAF fait le point sur son agenda d'élue. Elégante, l'Adjointe réinventée est entourée de dossiers. Elle bouillonne d'idées pour améliorer la vie économique de Key City. Elle veut être sur tous les fronts : le commerce, les entreprises, l'économie solidaire. Venue de l'espace, l'alien a de vastes idées pour la commune : faire venir des entreprises high-tech pour créer un pôle scientifique innovant (et pouvoir en bénéficier en tant qu'extra-terrestre), favoriser l'emploi local et lancer un projet de café solidaire et citoyen avec une commune voisine. Rien ne l'arrête. En attendant de conquérir le monde, Betty DAF regorge d'idées pour Key City. Et si ça ne marche pas, elle passera plus de temps à affiner les plans de la maison qu'elle est en train de se faire construire sur un terrain vraiment… très chou.
Bernie Sashwindow est assis face à deux courriers de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC). Le premier l'informe qu'il fait officiellement l'objet d'une enquête sur le trafic de caribous, le second que les résultats de l'analyse de son hummer permettent de rassembler des preuves contre lui et que le véhicule sera conservé par les autorités jusqu'à la fin de l'enquête. Atterré, Bernie prend conscience qu'il va devoir encore rouler quelques temps avec la Ouiouimatic (merci XXX). Déterminé à prendre des mesures de rétorsion contre les humains, il prend deux décisions arbitraires : la première consistera à réduire le budget du Foyer social municipal. Il sait que le Maire l'appuie et ne dira rien ; la seconde va concerner Luke Skywalker, le gendarme qui l'a arrêté sur la route, quelques temps auparavant et qui est à l'origine de l'enquête en cours.
A cet instant, Betty DAF passe la tête par la porte entrebâillée :
- Bernie, tu es disponible ? J'aimerais te présenter quelques projets.
L'Adjoint aux affaires sociales opine de la tête et offre un siège à sa consœur, qui aussitôt lui fait part de ses idées.
- Ouhla ! rétorque Bernie, avec l'air sévère et compassé qu'il prend pour réprimander un employé qu'il juge incompétent ou stupide, tu me parais bien agitée ! C'est beaucoup de bruit pour rien. Key City n'est pas notre souci premier. Nous sommes là pour annexer la terre et pour assurer notre avenir sur cette planète.
- L'un n'empêche pas l'autre, dit Betty DAF, le regard noir de colère.
Bernie bascule vers l'arrière et s'adosse à son fauteuil. Il croise les mains :
- Que faisait l'humaine que tu remplaces ?
L'Adjointe aux Finances et à l'Economie soulève un sourcil :
- A priori, pas grand-chose.
- Et bien, ne change rien ! lui conseille Bernie avant de se lever et de quitter la pièce.
Dépitée, Betty DAF retourne à son bureau. Mais influencée par l'Adjoint chargé des affaires sociales, un des hommes du Maire, un membre du cercle restreint de Mickey Truth, Betty jette un œil rapide sur les dossiers qui, une heure avant, l'enthousiasmaient.
- Puisque c'est comme ça, murmure-t-elle en prenant son manteau et sa sacoche, je leur donnerai 1 000 $ et c'est tout ! Ce sera la seule largesse dont je ferai preuve cette année !
Bertie Deeppurple, vêtu d'une chemise bleue à rayures et d'une cravate bleu électrique, est avec Chris Devil, en train de préparer sa campagne pour les élections parlementaires. Il veut se présenter comme le candidat de l'innovation (pensons aux trottoirs équipés de résille, pour lutter contre le froid et le verglas), et de la diversité.
Chris Devil jette son chewing-gum aux épices dans la poubelle :
- Pour la diversité, ça va être dur.
- Je suis alien quand même, réplique Deeppurple d'une voix grave et posée.
- Oui, mais on ne peut pas le dire. D'où te viendraient tes origines « diverses » ? demande Chris Devil en mimant le signe des guillemets avec les index et majeurs de chaque main.
- Alors, je crée un parti : le Nouveau Canadien, le NC. Qu'en penses-tu ?
Chris Devil reste un instant les yeux dans le vague :
- Et pourquoi pas, l'Union des Francophones, l'UdF ?
- Au Saskatchewan où les gens sont anglophones, à défaut d'être amérindiens ?
- Bon, ok pour le NC, le Nouveau Canadien. Et ton programme, tes militants ? Tu prévois quoi ? Sur quel programme vas-tu te faire élire ?
Bertie Deeppurple se redresse :
- L'électricité pour tous ! Le gaz dans tous les tipis ! Et la liberté d'entreprendre, je pense au commerce de caribous, naturellement.
Chris Devil rigole :
- Et le nouvel impôt sur les plumes ?
Deeppurple hausse des épaules :
- C'est une idée de Bernie. Quand je serai député, je défendrais les droits des indiens.
Les Crees sont justement en colère contre le nouvel impôt local. Le Chef Kanuna inonde la Mairie de coups de téléphone et de courriers mais le Maire lui refuse, visiblement, tout entretien, même court, même téléphonique.
Les Amérindiens sont tentés d'organiser une action plus physique, en allant manifester devant l'Hôtel de Ville, voire en séquestrant le Maire dans son bureau, comme c'est la tendance à l'heure actuelle.
- Mes frères, commence Kanuna en parlant dans un haut-parleur, debout sur le toit de son 4x4. Ne partons pas au combat sans avoir d'abord parlementé. N'oublions pas que les forces de l'ordre colonialistes peuvent à tout moment s'en prendre à nous, créer de fausses preuves et nous emprisonner.

A ces mots, la tribu s'apaise. Ceux qui brandissaient des fusils, baissent leurs bras.
- Merci, continue le Chef. Nous avons constaté plusieurs événements étranges depuis peu. Les allers et venus des élus de la majorité dans la forêt, les travaux en sous-sol non loin de notre réserve, les lueurs bleues qui suivent les hommes du Maire, les caribous qui disparaissent, …
- Sans compter la piste d'atterrissage qu'ils veulent faire construire, on se demande bien pourquoi et le nouvel impôt ! s'écrie Tooantuh.
- Tu as raison, fait Kanuna, toujours dans le haut-parleur. Ils ont changé ! Les élus de Key City ont changé !

Eluwilussit, le doyen, lève un index fripé par l'âge :
- Vous savez, l'année dernière, dans le Manitoba, il paraît qu'un cirque a fait un lâcher de clowns dans la nature.
- Un lâcher de clowns ? répète Tooantuh.
- Oui, explique le vieil homme, un groupe de clowns a décidé de quitter le cirque pour lequel ils travaillaient et depuis il paraît qu'on n'a plus de nouvelles d'eux. Qui nous dit qu'ils ne sont pas réfugiés à Key City ?
- Et pourquoi pas des petits hommes verts venus de l'espace ? rétorque un plus jeune, en éclatant de rire.
Kimi, le médecin, prend la parole :
- Restons dans le domaine du rationnel. Quels sont les plans de ces élus ? Que veulent-ils ? Que pouvons-nous faire ? Créer une association de défense de nos intérêts ?
Keme, le juriste de la tribu, intervient :
- Ce n'est pas nécessaire, notre conseil tribal est un organisme officiel en soi. Nous devons porter l'affaire en justice. Aller devant le TA, le tribunal amérindien.
La tribu acquiesce dans un brouhaha vindicatif.
- Mes frères, reprend le Chef Kanuna, nous allons constituer un dossier et le porter devant le TA. En attendant, restons vigilants et notons tout ce qui nous paraît bizarre.
La réunion se termine et les Amérindiens s'éparpillent dans la réserve.
Tooantuh et Kanuna restent seuls. Ils pénètrent dans le mobile-home de Tooantuh où ils boivent une tasse de café brûlant.
- Je ne vais pas attendre la décision du tribunal, dit soudain le Chef indien, en ingurgitant deux biscuits au chocolat.
- Que veux-tu faire ?
Kanuna se penche vers son compagnon :
- Il faut que j'aille voir ce qui se passe sous terre. Tu m'accompagnes ?
Tooantuh émet un rire qui ressemble au coassement d'une grenouille :
- Je suis aussi curieux que toi !
Les deux hommes tombent d'accord pour se rendre sur les lieux des travaux souterrains dès que la nuit sera tombée.

Le gendarme Luke Skywalker et son coéquipier, l'agent K, sont planqués dans leur voiture, aux abords de la réserve, des jumelles vissées sur les yeux.
- Ca s'agite là-bas.
K dépose les jumelles sur ses genoux et porte un gobelet en carton rempli de café tiédi à sa bouche, histoire de faire passer un beignet aux pommes rassis :
- Tu crois que c'est vraiment les indiens qu'on devrait surveiller ? Je croyais que Sashwindow était notre suspect.
Luke Skywalker lance un regard grave à son coéquipier :
- Sashwindow et les autres. Mais les Crees m'inquiètent.
Tandis que Tooantuh et Kanuna préparent leur expédition nocturne sous les yeux scrutateurs de la police montée, les élus de la majorité poursuivent leurs activités.
Toujours dans son bureau, Mickey Truth, collé à son ordinateur, à lire et relire les articles et commentaires des blogs locaux, écrit de temps à autre et laisse un message, corrige un article, défend une position. Entre deux commentaires, il allume une cigarette.

Bert Greymold, que l'on ne voit plus trop, ronge son frein dans une petite pièce isolée. L'air ennuyé, il consulte les papiers qu'il a devant lui, des projets pour la commune, des idées sans grand intérêt. Il repense à son scooter des neiges qu'on lui a retiré, à ses précédentes responsabilités. Plus triste que d'habitude, il soupire lourdement.
Samantha Del Canyon travaille avec un agent municipal sur un déplacement professionnel qui lui permettra de faire le tour du Canada. L'objectif est de découvrir les principales salles de spectacles et salles culturelles canadiennes, pour enfin en comprendre le fonctionnement et la gestion.
Harvey Fitzpatrick court à l'épuisement, à force de cumuler plusieurs fonctions. Surchargé de dossiers, il est l'élément stabilisateur de l'équipe de Mickey Truth.
Gontran Corleone, à peine remis de sa bleuite, a rejoint l'Hôtel de Ville pour commencer l'enquête que lui a confiée le Maire pour trouver la taupe qui doit forcément se trouver parmi les agents municipaux. Selon Mickey, l'opposition a des informations qu'elle n'a pu obtenir que par une personne acquise à sa cause. Convoquer, interroger, dialoguer, rire, soupçonner, prêcher le faux pour connaître le vrai, menacer ou au contraire faire des promesses, toutes les techniques doivent être utilisées pour identifier la taupe.
Soudain, un groupe de vieilles dames dignes et coquettes envahit l'entrée de la Mairie. Parfumées, pomponnées, habillées avec soin et sortant de chez le coiffeur, elles veulent voir le Maire.
Mickey Truth, averti de cette visite, descend les rejoindre.
- Monsieur le Maire ! s'exclame, ravie, l'une des dames.
- Mickey, quel plaisir ! fait une autre, qui se targue de faire partie des proches de l'élu.
Le Maire leur sourit, c'est un peu son fan-club. Il les invite à venir dans son bureau pour discuter de ce qui se passe en ville.
Enchantées et fières d'être en compagnie du Premier élu de la ville, les vieilles dames accompagnent Mickey, où elles vont lui faire part de leurs opinions sur la gestion de la commune, de leurs critiques vis-à-vis de l'opposition, « non, mais, a-t-on jamais vu ça ! Quel culot ! Quelle insolence et quelle ingratitude, avec tout ce que vous faites pour eux ! », et puis elles lui feront part de ce qu'elles ont vu et entendu, de ci, de là, cahin, caha.
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Le soir tombe sur le Saskatchewan. Les lumières des réverbères illuminent les rues et les abords de la commune. L'air printanier pique encore, tandis que quelques flocons de neige tentent de faire leur apparition.
Tooantuh et Kanuna ont chargé dans le 4x4 de celui-ci des lampes torches, des cordes, des couvertures, un thermos et un fusil. Sautant avec vivacité dans le véhicule, ils prennent la direction de la forêt, là où les Elus de la majorité disent vouloir faire une salle polyvalente.
Luke Skywalker et l'agent K les suivent, de loin. Les lueurs émises par le tableau de bord de la voiture se reflètent sur leurs visages fermés et leur donnent un air menaçant. Ils ne se parlent pas. Seule la radio, restée allumée, grésille.
Dans le 4x4, les deux hommes échangent des blagues, préférant rire plutôt que de penser à ce qu'ils pourraient découvrir, aux dangers possibles.

De l'autre côté de Key City, Bernie Sashwindow et Mickey Truth, qui en a terminé avec son fan-club, se rejoignent devant le pick-up du Maire. Ils ont décidé de faire l'inventaire de la salle de réinvention et de vérifier l'état d'avancement des travaux censés être effectués pour construire la nouvelle salle festive.
Le Maire s'installe au volant, tandis que son Adjoint prend place à côté. Le véhicule s'élance sur la route qui mène à la forêt boréale.
John et Betty Bean – 12 avril 2010
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Episode 6 : LES GRANDES ESPERANCES

C'est le temps du Carnaval à Key City. Le soleil du printemps a fait son apparition et a permis aux rues et trottoirs d'être déneigés. Les enfants et les adultes, en ribambelles, parcourent la ville en riant, tous déguisés.
Des représentants de la majorité municipale assistent à l'événement. Doc Manuelson s'est vêtu d'une robe de bure et joue le Père Blaise, le moine de Kaamelott, Joe Dalton s'est déguisé en chef indien et Samantha Del Canyon, l'Adjointe aux affaires culturelles, porte un costume de Barbarella, sous un épais manteau de fourrure, car il fait encore assez froid.
La joyeuse procession passe devant l'Hôtel de Ville et lance des confettis sur les passants.
Bernie Sashwindow, l'Adjoint aux affaires sociales, dont le hummer a été confisqué par la Gendarmerie Royale du Canada dans le cadre d'une enquête sur un éventuel trafic de caribous, arrive à l'Hôtel de Ville, dans un véhicule de courtoisie, jaune vif avec des portières rouges.
- Oh ! s'exclame un enfant peinturluré en montrant du doigt la voiture, c'est la voiture de Oui-Oui !
Le père rigole sous cape et s'empresse d'emmener le gamin un peu plus loin.
Dans son bureau, Mickey Truth, le Maire, est en réunion avec Chris Devil, l'Adjoint chargé de la communication. Ils préparent le prochain numéro du Key City News, le magazine de la ville.
- Que fait-on pour la tribune de l'opposition ? demande Chris Devil, l'air blasé.
Le Maire souffle :
- Bien obligé de la faire paraître. On a beau faire tout ce qu'il faut, l'opposition veut toujours avoir raison, elle a toujours réponse à tout. Dans mon édito, je tiens à dire que nous faisons tout ce qu'il faut pour les habitants de Key City et que l'opposition est irresponsable. Je dirai qu'il n'est pas question que la Ville emprunte auprès des banques car l'avenir ne doit pas être hypothéqué…
Chris Devil lève un sourcil :
- Mais je croyais qu'on venait de faire un emprunt de 2 millions de dollars ?
Mickey sourit et le regarde par-dessus ses lunettes :
- C'est bien ce que je dis : on n'empruntera pas au-delà. Et j'ajouterai, dans mon édito, que l'opposition, si elle était aux commandes de la ville, passerait son temps à bétonner la commune, à construire partout, à faire des tours de 50 étages, à permettre la réalisation de bâtiments là où, aujourd'hui, les enfants jouent, dans les parcs où les adultes viennent se promener, à installer des éoliennes en centre ville, ...
L'Adjoint chargé de la communication affiche un sourire sardonique :
- C'est pas un peu exagéré ? Je croyais que ça, c'était nous qui le faisions…
Mickey Truth se lève pour se servir un verre de whisky :
- On le fait et on ne le crie pas sur les toits, les gens ne verront rien. Tandis qu'on fera croire que c'est l'opposition qui défigurera la commune, si les gens votent pour ses élus. Ce qui compte, c'est de faire peur.
Il se rassoit et poursuit :
- J'aimerais aussi qu'on revoie ma photo qui accompagne mon édito. Quelque chose de plus dynamique, de plus sexy.
Chris Devil prend note.
Les deux hommes font le point sur le reste du magazine. Ils relisent les articles, vérifient les photos. Deux clichés retiennent leur attention.
La première photo est celle d'un groupe. Il y a quelque chose qui fait penser à la Cène, le fameux tableau de Léonard de Vinci, représentant le dernier repas du Christ.
Des adjoints et des conseillers de la majorité entourent le Maire, tous penchés au-dessus d'une table recouverte de documents. La scène est carrément d'un classicisme pictural déconcertant.
C'est Chris Devil qui en a eu l'idée, en allant au musée d'Ottawa. Il espère ainsi créer, auprès des lecteurs du magazine, un effet de groupe solidaire, d'échanges et de partages chaleureux parmi les élus de la majorité, mené par un maire qui serait à l'écoute, pratiquant un management participatif.
La seconde photo représente Bernie Sashwindow lors de vacances dans les Keys, l'archipel de Floride. Il est souriant, détendu, la pose décontractée de celui qui savoure les plaisirs de la mer et du soleil.
Mickey et Chris sont enthousiastes et choisissent cette photo pour illustrer l'article sur le conflit avec les API, les assistantes de la protection infantile.
- Ca mettra un peu de gaieté dans l'article, s'exclame le Maire en riant.

Justement, Bernie Sashwindow est dans le bureau de Bertie Deeppurple, le 1 er Adjoint, à évoquer la beauté de la Floride. Les deux hommes ont un projet commun. Un projet de reconversion, une sorte de plan B. Si la conquête de la terre ne marche pas comme prévu et pour l'instant, cela s'avère plus difficile et plus long que prévu, alors, il faudra bien songer à organiser une retraite. Non pas la retraite napoléonienne mais bien une retraite tranquille au soleil.
- On pourrait lancer une offre d'achat sur les Keys, débarquer tous ceux qui y vivent et créer une propriété privée pour aliens retraités mais riches, suggère Deeppurple.
Bernie prend son air sérieux d'homme d'affaires :
- Pourquoi se limiter aux Keys ? J'ai pensé à un moyen de collecter des fonds pour financer un plus grand projet.
Le Premier Adjoint fait une mimique de doute :
- Comment va-t-on justifier une levée de fonds auprès des habitants et surtout auprès de l'opposition ? Tu sais bien que Teddy Land a un œil sur nous.
L'Adjoint aux affaires sociales se redresse et jette un regard condescendant à son collègue :
- Je suis atterré par les remarques de l'opposition, ils ne comprennent rien et mélangent tout. Je suis atterré par leurs comportements stériles.
- Bon, bon, fait Deeppurple en levant la main, explique moi ton plan.
Bernie sort un dossier :
- On va racheter la Floride, l'Etat de Floride dans sa totalité. J'ai fait le point, l'Etat de Floride a de grosses dettes. Nous allons racheter ses dettes, spéculer sur la faillite de l'Etat et ensuite, nous n'aurons plus qu'à nous servir à et à nous approprier toutes les terres.
- Ah, pas mal ! s'écrie Deeppurple.
Bernie Sashwindow a un élan inattendu de modestie :
- Tu sais, je ne fais qu'appliquer les règles qui régissent cette planète.
- Et les fonds ?

L'Adjoint aux affaires sociales affiche un petit sourire en coin :
- Facile. On va taxer les amérindiens. Personne ne se soucie d'eux. Je propose de taxer les plumes qu'ils portent sur eux et celles qu'ils arborent chez eux. 1 $ par plume. Qu'en penses-tu ?
Bertie Deeppurple rit, mais comme embarrassé :
- Ca s'appelle plumer les dindons de la farce…
- Excellent ! dit Sashwindow en éclatant de rire.
- Mais si ça ne suffit pas ?
- Alors, conclut l'Adjoint des affaires sociales, on taxera les pneus. Il y a 4 pneus par voiture, tout le monde ici a une ou deux voitures, au moins. Et puis il y a les avions de tourisme, on taxera davantage leurs pneus. Ca ira vite.
- Mais comment va-t-on justifier ça ?
Bernie hausse des épaules :
- On dira que c'est pour la retraite des agents de la mairie, ou bien que c'est pour reconstruire le clocher de l'église, on peut dire ce qu'on veut.
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Dehors, les tambours du Carnaval résonnent avec frénésie. Une clameur rieuse se fait entendre dans les rues.

Doc Manuelson s'est retiré dans une ruelle avec Joe Dalton qu'il examine. Le visage et le crâne de celui-ci sont recouverts de larges cloques bleues irisées.
- Mais qu'est-ce que j'ai ! gémit-il en s'agitant nerveusement.
- Arrête de bouger ! lui ordonne Doc Manuelson.
- Toi aussi ! Toi aussi ! s'exclame Joe Dalton en désignant le crâne du médecin. Toi aussi, tu as des cloques !
Doc Manuelson termine d'examiner le conseiller déguisé en indien et se palpe la tête :
- Zut ! Tu as raison.
Il rabat son capuchon de moine sur le visage.
- Qu'est-ce qu'on fait ? demande Joe Dalton en trépignant.
Doc Manuelson regarde derrière lui, en direction de la rue principale :
- Ecoute, c'est Carnaval. Tout le monde est déguisé. Si on nous pose des questions, on dira que c'est du maquillage.
- Mais justement ! rétorque Joe Dalton, je crois que c'est le maquillage que j'ai mis qui a provoqué les cloques.
- Allez, viens !
Les deux hommes sortent de la ruelle, têtes baissées, et à grandes enjambées rejoignent l'Hôtel de Ville.
Ils montent dans le bureau du Maire où se trouve déjà Samantha Del Canyon, qui sous son déguisement de Barbarella, est couverte de cloques bleues irisées.
Mickey est effaré :
- C'est quoi encore ?
Doc Manuelson abaisse son capuchon et montre son crâne :
- Nous sommes tous les trois touchés.
Le Maire recule derrière son bureau :
- C'est contagieux ?
Doc Manuelson secoue la tête :
- Je ne sais pas. Tu n'as rien, toi ?
- Non, fait le Maire. Ni Chris qui vient de me quitter.
- Il faut faire des analyses très rapidement ! fait le médecin, l'air perplexe.
Samantha del Canyon est catastrophée :
- Je dois aller à un vernissage ce soir !! Comment je vais faire ?
Mickey a un geste d'agacement :
- Tu te feras représenter !
- Mais si nous étions tous malades ? s'inquiète Joe Dalton, affalé dans un fauteuil et tambourinant nerveusement sur le cuir fatigué.
Doc Manuelson prend un air décidé :
- Je vais aller chercher du matériel d'analyses et nous ferons les examens ici.
- Dans mon bureau ? dit Mickey Truth, l'air contrarié.
- Et où, sinon ? fait le médecin, un sourcil interrogatif.
- Bon, vas-y, fait le Maire en agitant la main droite en direction de la porte.
Joe Dalton, Samantha et le Maire restent tous les trois dans le bureau, silencieux.
Dehors, la joie de la fête continue à se répandre dans la ville, jusqu'au soir.

Quand Doc Manuelson revient, presqu'une heure plus tard, deux choses ont évolué :
les cloques bleues ont disparu des visages et des crânes de Samantha Del Canyon et de Joe Dalton ; en revanche, le médecin, sous sa bure, commence à ressembler à un chewing-gum malabar bleu, mal digéré.
- Quelle horreur ! s'exclame Mickey Truth en découvrant son Adjoint.
Doc Manuelson est surpris de la disparition des cloques sur ses collègues :
- Ca doit être dans l'air, alors, remarque-t-il.
- Quel air ? fait Joe Dalton. Ici, aussi on respire l'air terrien, et on n'a rien. Et puis depuis qu'on est ici, dans cette ville, on n'avait jamais eu ça.
- Il a raison, marmonne Samantha Del Canyon en vérifiant l'état de sa peau dans le reflet de son miroir de poche.
Mickey s'assoit à son bureau, jetant un regard écœuré sur Doc Manuelson :
- Mais, bon sang, tu as fait quoi ?
Son adjoint s'assoit face à lui et a un mouvement d'ignorance :
- Franchement, je ne comprends pas. J'ai traversé la ville, je suis allé directement à mon cabinet et je suis revenu.
- Tu as pris une voiture ? demande le Maire.
- Non, j'y suis allé à pied.
- Alors, tu as raison, c'est quelque chose dans l'air, dit Joe Dalton.
- Ou alors, c'est la fête, suggère Mickey. C'est la première fois depuis notre arrivée que nous assistons au Carnaval et vous êtes les seuls à avoir été contaminés.
- Les confettis, peut-être, propose l'Adjointe à la culture, en mettant du rouge à lèvre.

Doc Manuelson investit le bureau du Maire avec ses appareils d'analyse et commence par examiner la peau et le sang de ses collègues, celui du Maire et le sien.
Déterminé à comprendre le phénomène des cloques bleues irisées, le médecin s'enferme dans la pièce. Mickey et les autres décident de rentrer chez eux.
Après plusieurs heures d'analyses compliquées, de tests sur les échantillons prélevés, Doc Manuelson en vient à une conclusion. Il téléphone au Maire qui arrive aussitôt.
Il fait nuit, la ville est calme. Et dans quelques heures à peine, un nouveau jour se lèvera.

- Alors ? s'enquiert Mickey Truth en arrivant dans le bureau et enlevant son manteau et sa chapka.
Doc Manuelson est exténué :
- J'ai vérifié et revérifié.
Le Maire opine du crâne :
- Oui, oui, alors ?
Le médecin, qui n'a plus aucune trace de cloque, fait les cent pas :
- Je ne sais pas. Enfin, je veux dire que ça paraît extraordinaire. Nous avons bien fait une réaction allergique.
Sa voix est enrouée, pleine d'appréhension.
- C'est grave ? s'inquiète Mickey Truth.
Doc Manuelson décide d'aller droit au but :
- Je vais t'épargner les termes techniques et scientifiques. Mais mes conclusions, mes analyses que j'ai faites et refaites laissent à penser que nous sommes allergiques…
Le Maire n'en peut plus et se sert un verre.
- Nous serions allergiques à trop de participation, trop d'enthousiasme humain, trop de résidus humains dans l'air.
Mickey Truth s'étrangle presque.
- D'après ce que j'ai compris des tests, quand les humains sont heureux, quand ils font la fête, ils exhalent dans l'air de la salive, de la sueur, des bactéries, de l'adrénaline, en quantité supérieure à la moyenne habituelle. Et ça provoque chez nous des cloques bleues irisées. Bien sûr c'est à valider et revalider dans d'autres conditions.
- Ces humains sont dégoûtants ! s'écrie le Maire, le visage congestionné.
Doc Manuelson fait un geste avouant son impuissance :
- Je ne sais pas comment trouver une parade…

Mickey pose son verre :
- C'est tout vu ! On va faire en sorte qu'ils rigolent moins ! Justement, Bernie Sashwindow propose un nouvel impôt. Ca va casser l'ambiance, et ça c'est bon pour nous !
Voici comment un nouvel impôt fut décidé, une nuit de Carnaval, à Key City.
John et Betty Bean – 31 mars 2010

Episode 5 : ETRE UN ELU LIBERE, TU SAIS C'EST PAS SI FACILE

Bernie Sashwindow, l'Adjoint chargé des Affaires sociales, roule en hummer sur la route qui mène à Key City. Il est distrait par de multiples pensées, lorsqu'il croit entendre une sorte de sirène à l'extérieur. Jetant un coup d'œil dans le rétroviseur, il découvre qu'il est suivi par une voiture de la police montée, tous gyrophares dehors.
- Allons bon ! marmonne-t-il en ralentissant.
La voiture de la Gendarmerie Royale du Canada s'arrête et en descend un policier d'1m95, brun, l'air placide. Il est vêtu de la tenue d'hiver, chemise et pantalon bleus, parka, chapeau, et porte à sa ceinture un revolver Smith & Wesson et un taser.
- Vos papiers, s'il vous plaît.
Bernie, qui a descendu sa vitre, lève un sourcil :
- Je suis l'Adjoint de Mickey Truth, le Maire de Key City.
- Sans doute, répond le gendarme, veuillez me donner vos papiers, pièce d'identité et permis de conduire.
L'alien fait une moue mais obtempère.
Le gendarme prend les papiers, les parcourt lentement et dévisage Bernie Sashwindow :
- Qu'y-a-t-il dans votre coffre, Monsieur Sashwindow ?
A cette question, l'Adjoint blêmit. Paniqué, il n'arrive pas à se souvenir s'il y a laissé des outils pour les cabines de réinvention ou s'il les a enlevés.
- C'est pour ça que vous m'arrêtez ? fait-il d'une voix étranglée par la rage
Le gendarme secoue la tête :
- Non Monsieur. Vous avez des pneus usagés, vous êtes en infraction. Maintenant, je souhaite aussi regarder à l'intérieur de votre coffre. Veuillez ouvrir le coffre, s'il vous plait.
Bernie Sashwindow sent la colère l'envahir devant cet humain : mais pour qui ce petit agent des forces de l'ordre se prend-il ?
Cependant, il active la manette qui ouvre le coffre et sort lentement du véhicule. L'agent se dirige vers l'arrière du hummer et attend que Bernie soit à sa hauteur pour soulever le capot du coffre.
A l'intérieur, une vieille couverture a été jetée en boule, une clé à molette tachée est dans un coin.
- Vous aimez bien bricoler ? fait l'agent
Bernie ne répond pas. Le gendarme se penche vers la couverture et de sa main gantée en retire ce qui semble être des fibres. Il les porte à son nez et les renifle :
- Hm, des poils de caribou !
- Ah ? se contente de murmurer l'Adjoint aux affaires sociales.
Le gendarme le dévisage :
- Monsieur Sashwindow, le transport ou l'abattage des caribous est interdit. Je suppose que par votre fonction, vous devez le savoir !
Bernie se racle la gorge et se redresse de toute sa taille pour toiser l'importun :
- Ma fonction n'est pas de m'occuper des caribous. Cela dit, je peux vous expliquer. L'autre jour, nous avons trouvé un caribou mort et je l'ai transporté à la déchetterie pour le brûler. Question d'hygiène publique, vous comprenez ?
Le gendarme baisse ses yeux vers l'alien et le fixe d'un air sévère :
- Monsieur, vous avez transporté un caribou et ceci est illégal. Vous êtes passible d'une amende. De plus, vous avez détruit un animal sans autorisation, cela est aussi illégal.
Le silence entre les deux hommes se fait. Bernie ne sait pas comment se sortir de cette impasse. Le gendarme le regarde, les bras croisés. Un froid humide commence à imprégner les deux hommes. Sur la route, des voitures passent. Un véhicule ralentit, c'est Teddy Land qui va en ville. Surpris de voir l'Adjoint chargé des affaires sociales arrêté sur le bord de la route, il lui envoie un signal amical mais un peu ironique de la main et poursuit sa route.
Bernie jure intérieurement. Oubliant la présence du gendarme, il décide de téléphoner à Mickey Truth et passe sa main à l'intérieur de son anorak. A cet instant, le gendarme soucieux de sa sécurité, sort son taser et l'applique aussitôt sur le corps de l'alien qui sursaute et soubresaute sous l'effet du pistolet électronique.
Le téléphone portable tombe au sol, à côté de son propriétaire.
- Merde ! jure le gendarme de la police montée. Il soulève le corps inerte de Bernie et le porte jusqu'au hummer où il l'installe au volant, puis attend.
Sashwindow gémit et de la bave bleue sort de sa bouche. Le gendarme se penche vers lui avec inquiétude :
- oh ! Ca va ?
L'Adjoint du Maire se réveille, le corps endolori :
- Qu'est-ce que vous m'avez fait ? Je porterai plainte !! C'est quoi votre nom !
Le gendarme, gêné, se redresse :
- Vous aviez la main dans votre manteau, je ne pouvais pas savoir si vous aviez une arme ou non. Vous aviez l'air bizarre.
- Votre nom ! exige Bernie en s'asseyant correctement
- Luke Skywalker. Si vous désirez porter plainte, vous pouvez vous adresser au poste de la gendarmerie royale du Canada de Regina. Mon supérieur est le Capitaine James T. Kirk.
- Vous aurez de mes nouvelles ! menace Bernie Sashwindow. Je vais détruire votre carrière, vous allez vous retrouver au chômage !
Le gendarme reprend son air impassible :
- C'est comme vous voulez, Monsieur. Mais vous êtes toujours en infraction. Je ne vous verbalise pas aujourd'hui, vu l'incident. Mais vous êtes susceptible de recevoir les amendes à votre domicile, voire d'être convoqué.
Bernie le jauge d'un air mauvais puis démarre. Le hummer bondit et éclabousse de neige sale le gendarme qui n'avait pas encore bougé.

A Key City, dans le bureau du Maire, Samantha Del Canyon explique son projet à Mickey Truth :
- Tu m'as dit que les Crees nous soupçonnaient et qu'ils épiaient nos faits et gestes dans la forêt, près de notre site secret.
Mickey opine du crâne, en fumant une cigarette.
L'Adjointe chargée de la culture continue :
- Alors j'ai pensé, puisque la Mairie s'est engagée à faire construire une nouvelle salle festive…
- Alors, quoi ? s'exaspère Mickey. Tu as peur de quoi ?
Samantha fait une petite moue avec sa bouche :
- L'opposition va encore se moquer de nous…
Le Maire se lève et fait les cent pas :
- Il faut qu'on se libère de la pression que l'opposition nous met. D'ailleurs, il faudrait qu'on songe carrément à se libérer des opposants, une fois pour toutes !
Il reste un instant songeur mais les bracelets tintinnabulants de son Adjointe le ramènent à la présente réalité :
- Tu proposes quoi ?
Samantha Del Canyon redresse une mèche de cheveux blonds :
- J'ai mes sources. Les indiens pensent que nous faisons bâtir une salle, là où nous avons notre salle de réinvention. Alors, je propose de créer non loin de notre site, enfin assez loin tout de même pour ne pas attirer les foules, cette salle culturelle et de la créer sous terre. Une salle souterraine ! C'est innovant et ça pourra expliquer les bruits que les indigènes du coin peuvent entendre.
- Mouais, fait Mickey en jetant le mégot dans le cendrier. Pourquoi pas. De toutes façons, cette fichue salle, on ne savait pas où l'installer. Alors pourquoi pas sous terre.
- Et nous l'appellerions « Le Caveau », ça fait jeune. Qu'en penses-tu ?
Mickey Truth se rassoit et passe la main sur sa cravate :
- Si tu veux, de toutes façons cette salle c'est pour les gens du coin. Va pour le Caveau. On proposera une délibération lors du prochain conseil municipal.
*
* *

C'est le soir du Conseil Municipal de Key City.
Les élus de la majorité et ceux de l'opposition se préparent. Le public commence à arriver dans la salle du conseil. Chris Devil est déjà là, assis à sa place habituelle.
Ben Cincinnati, autre opposant, entre, un appareil photo sous le bras, accompagné par Roberto l'Indien. Les Amérindiens Tooantuh et le Chef Kanuna s'installent au premier rang. Les personnes, dans le public, commencent à s'échanger des bonjours ou bonsoirs, se saluent de la tête, font des signes de la main.
Mickey Truth entre, suivi par Bertie Deeppurple, Betty DAF, Debby Prettycar, Gontran Corleone, Bernie Sashwindow, Joe Dalton, Samantha Del Canyon, Harvey Fitzpatrick.
Puis arrivent les élus de l'opposition : Teddy Land qui porte de nombreux dossiers, Michaël de la Vega, Michaël Saddle, Paul Henry Petrus, Crystal Rage. Dans le public, leurs supporters s'installent également : Ike Braveheart avec sa moustache malicieuse mais ses yeux scrutateurs, l'urbaniste Don Keyroll, la pétillante Nikki de la Vega, et d'autres encore.
Les élus qui ne sont pas réinventés vont saluer leurs concitoyens.

Mickey Truth ouvre la séance en proposant le vote du compte-rendu du précédent conseil muncipal. Ses adjoints et conseillers, comme un seul homme, lèvent la main et votent pour. L'opposition n'y trouve rien à redire, pour une fois, et vote aussi.
- Bon, fait le Maire, passons à l'ordre du jour. Bertie Deeppurple propose une délibération visant à protéger l'environnement.

Deeppurple, premier Adjoint du Maire, toussote et prend la parole :
- L'hiver, toutes les provinces du Canada, toutes les communes sont dans l'obligation de saler les routes, les rues et les chemins vicinaux. Une enquête effectuée récemment par les chercheurs de l'Université de Toronto, démontre que le salage permanent et récurrent pollue et détruit les nappes phréatiques et affecte les écosystèmes aquatiques de nos rivières et de nos lacs. Pour cela, pour montrer que Key City est une ville en avance sur son temps, une ville qui innove, nous souhaitons installer des trottoirs chauffants grâce à des résilles, dans toute la ville. Ce dispositif permettra d'éviter le salage et donc participera au développement durable de notre commune. Je propose donc de mettre au vote l'installation de ce dispositif un peu onéreux mais soucieux de notre environnement.
Michaël de la Vega lève la main :
- Tout d'abord, je tiens à dire que tous les élus de l'opposition sont sensibles à la notion d'écologie et soutiennent toutes les initiatives pertinentes. Mais Monsieur Deeppurple, voyons ! Vous traitez le mal par le mal ! Votre dispositif va coûter plus de 5 millions $ à la commune, et rien que pour l'investissement, et ça contribuera au contraire au changement climatique en chauffant jours et nuits toutes les rues ! C'est une aberration !
Deeppurple se tait tandis que Mickey Truth prend la parole :
- Monsieur de la Vega, vous critiquez toujours tout. Si on ne fait rien, vous critiquez et quand on fait, vous critiquez ! Vous voulez qu'on continue de saler et de détruire notre environnement ?! Notre proposition repose sur une étude effectuée par les services de la Mairie. En critiquant ce dispositif de résilles au sol, vous attaquez la qualité du travail des agents municipaux, et je vous le dis, c'est une honte !
Teddy Land n'en peut plus et intervient :
- Monsieur le Maire, 5 millions $, c'est combien d'impôts pour nos concitoyens ?? Car vous allez prélevez un impôt pour ça, non ? Et comment ferez-vous pour financer le fonctionnement ?
Le Maire continue sur sa lancée :
- Je fais confiance aux agents de la mairie…
- Arrêtez de vous en prendre aux agents ! s'indigne Michaël de la Vega. Ils ont fait une proposition selon vos directives. Pourquoi ne pas faire intervenir un des chercheurs de Toronto, dont nous a parlé Monsieur Deeppurple ? Pourquoi ne pas leur demander de faire une étude à Key City ?
Betty DAF soupire fortement, Joe Dalton tambourine sur la table. Debbie Prettycar marmonne. Harvey Fitzpatrick observe et prend des notes.
Mickey Truth secoue la tête :
- Monsieur, vous ne savez pas ce que vous voulez ? Demander à de ces chercheurs de venir coûterait cher. Vous voulez encore dépenser l'argent public, ce n'est pas raisonnable !

Michaël Saddle fronce les sourcils et lève la main pour prendre la parole :
- Il y a une autre alternative, moins coûteuse : le sable.
Dans l'équipe de Mickey Truth, tout le monde ricane. Le Maire s'amuse :
- Vous voulez faire Key Plage ?
Michaël Saddle poursuit :
- Le sable permettrait au moins d'augmenter l'adhérence aux routes. La géothermie pourrait être aussi une solution. Je propose qu'une étude soit lancée, comme le suggère Michaël de la Vega et que la délibération soit reportée.
Bertie Deeppurple jette un regard à Mickey Truth qui se penche vers Bernie Sashwindow et échange deux ou trois mots avec lui. Gondran Corleone lui lance aussi des propos inaudibles pour le public.
Le Maire reprend la parole, et par-dessus ses lunettes, jette un regard d'ensemble à la salle :
- Très bien. La délibération est reportée. Quel est le sujet suivant ? Ah oui, la prochaine délibération met au vote la création d'une salle festive souterraine.
A ces mots, le Chef Kanuna et Tooantuh se regardent, l'air entendu.

Samantha Del Canyon prend la parole et explique le projet souterrain.
Là encore, Michaël de la Vega intervient :
- Monsieur le Maire, nous saluons la création d'une salle que nous espérons surtout culturelle car Key City en a besoin et nous saluons également le sens de l'innovation qui coule à flot ce soir au conseil. Mais pensez-vous qu'une salle souterraine, loin du centre donc difficile d'accès pour les personnes à mobilité réduite, pour les personnes âgées, pour ceux qui n'aiment pas conduire la nuit, soit un projet viable pour notre commune ?
Le Maire hausse les épaules :
- Si on n'aime pas conduire la nuit ni sur la neige, faut pas habituer le Saskatchewan. Montréal est bien connue pour sa ville souterraine, ses centres commerciaux enterrés, pourquoi pas Key City ?
- Justement, réplique le chef de file de l'opposition, parce qu'à Montréal les centres, par définition, sont en ville et ne sont donc pas excentrés !
- Les travaux ont commencé, non ? demande Teddy Land, avec un petit sourire.
Gordon Corleone se tourne vers lui et secoue l'index :
- Pas du tout, Monsieur Land !
- Pourtant les Crees ont confirmé que des travaux avaient bien lieu sous terre, non loin de la réserve.
A ces mots, Mickey Truth regarde ses comparses aliens, avant de chausser ses lunettes :
- Je lis le dossier et je peux vous affirmer qu'aucune opération n'a été effectuée.
Dans le public, Tooantuh et Kanuna s'agitent.
- Ce n'est pas possible, Monsieur le Maire, insiste Teddy Land. Des travaux ont bien eu lieu.

Le Maire hausse des épaules et brandissant ses lunettes, veut clore la discussion :
- C'est que les services techniques auront pris l'initiative mais sans avertir les élus. Je vais voir ce qu'il en est.
Les élus de l'opposition rigolent. Michaël de la Vega soupire :
- Vous n'êtes pas crédibles ! En tous cas, bien que nous soyons favorables à la création d'une salle culturelle à Key City, nous voterons contre cette délibération.
- Vous faites comme vous voulez ! réplique Mickey, qui fait voter le texte par l'ensemble de ses conseillers.
De son siège, Ben Cincinnati filme la scène.
Le Conseil Municipal se termine dans un certain brouhaha. Des personnes du public se dirigent vers les élus ou de l'opposition ou de la majorité et partagent leur avis sur le déroulement de la séance.
Les deux Amérindiens sont mécontents de la tournure des événements. Ils rentrent chez eux, déterminés à prouver que des travaux souterrains ont bien été commencés.
Mickey Truth invite ses conseillers à boire un verre dans la salle, tandis que les conseillers de l'opposition sortent, mitigés par le résultat de leurs interventions.
Les conseils municipaux de Key City seront-ils tous aussi étonnants que celui qui vient de se dérouler ?
John et Betty Bean – 14 mars 2010
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Episode 4 : LA VILLE EST UN LONG FLEUVE TRANQUILLE
En début d'après-midi, Teddy Land entre dans l'hôtel de ville pour consulter des documents administratifs sur les décisions prises par le Maire depuis quelques mois. En réalité, sans le savoir, le conseiller municipal de l'opposition cherche des documents répertoriant les décisions prises par l'alien qui a pris la place du vrai Mickey Truth.
Il entre dans la salle de consultation où un fonctionnaire l'attend. Depuis peu, Teddy Land n'a plus le droit de faire des copies des documents ni de rester seul dans la salle. Le conseiller sort de son sac à dos le code de l'urbanisme, le code des collectivités canadiennes, le code du Saskatchewan, le code des tribus Crees, le code des familles, la jurisprudence de l'Etat fédéral concernant les forêts domaniales.
Dans le couloir adjacent, Gontran Corleone aperçoit Teddy Land. Il se hâte de monter au premier étage et se dirige vers le bureau du Maire :
- Mickey, il faut que tu viennes. L'empoisonneur est là.
Le Maire comprend tout de suite de qui il s'agit et emboîte le pas de son adjoint.
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- Alors, Mister Land ! fait Mickey Truth haut et fort, en entrant dans la salle de consultation.
Le conseiller de l'opposition, qui a la tête plongée dans des archives, sursaute et se lève :
- Ah Monsieur le Maire ! Monsieur Corleone !
Le fonctionnaire présent recule doucement vers un des coins de la pièce. Les trois élus se dévisagent. Dehors, le vent vient gifler les fenêtres. Le silence se fait. Le Maire a les bras le long du corps, légèrement écartés, comme prêt à dégainer un revolver imaginaire. Gontran Corleone fixe de ses yeux impérieux l'impudent opposant qui lui renvoie son regard. On pourrait entendre gémir un harmonica lancinant…
Teddy Land saisit des feuilles sur la table :
- J'ai besoin de copies.
- C'est payant, dit Mickey Truth.
- Pas de problème, j'ai de la monnaie, fait le conseiller de l'opposition qui regroupe ses affaires et sort de la salle d'un pas élastique, suivi par le fonctionnaire qui doit veiller au bon déroulement du processus de photocopie.
Les deux aliens se retournent sur son passage sans rien faire. Mais que pourraient-ils faire en plein jour, dans un hôtel de ville rempli d'humains ? C'est bien dommage, un accident est si vite arrivé.
Mickey Truth, accompagné par son Adjoint, retourne dans son bureau. Une fois la porte bien fermée, le Maire secoue son crâne :
- Il doit y avoir une taupe parmi les agents de la mairie ! Il faut la trouver ! Je suis sûr que l'opposition et les humains en général sont renseignés par quelqu'un de chez nous. Sans compter cette histoire de vol de corps.
Corleone racle sa gorge :
- Ils sont nombreux. Tu veux commencer par qui ?
Le Maire s'approche de la fenêtre :
- On va commencer par les chefs de service puis les agents qui sont en position de détenir des informations confidentielles, les comptables, l'agent de l'urbanisme, celui des marchés publics, de l'état-civil, et puis après on avisera.
Il se tourne vers son Adjoint :
- Il faut m'organiser des entretiens et moi je ferai le tri.
Gontran Corleone acquiesce et sort.

Bernie Sashwindow, l'Adjoint chargé des affaires sociales, est assis à son bureau, face à une pile de dossiers. Mais il a la tête ailleurs. Il pense à son hummer car il vient d'apprendre dans le journal que General Motors, n'ayant pas trouvé de repreneur valable pour sa filiale, a décidé de cesser la fabrication de ces véhicules tout-terrain. Bernie soupire, pourra-t-il encore trouver des pièces de rechange et à prix raisonnable pour cet engin terrien si imposant et qui lui plaît tant ?
Il jette un œil sur la pile de dossiers et soupire. Le social c'est terrible, pense l'alien. Il n'y a que des quémandeurs, que des pauvres. C'est fastidieux. Or ce que les défavorisés ne réalisent pas toujours, selon Bernie, c'est que la crise touche aussi les plus aisés et que certains ont perdu beaucoup d'argent dans la spéculation. C'est plus dur pour un riche de devenir pauvre que pour un pauvre de le rester.
Bernie a aussi un métier. Il dirige d'une main de fer la filiale locale de la Société Départementale de Hull (Merci Maxime pour Hull ) qui gère la location et la vente de mobile-homes. Sa clientèle est composée à 70 % par des Amérindiens, proches de l'indigence lorsqu'ils ne possèdent pas de casinos.
C'est quand même incroyable comme, sur cette planète, pense l'alien, on peut s'enrichir en s'occupant des défavorisés. C'est un secteur porteur, car il faut bien le reconnaître, il y aura toujours des pauvres ou des fragilisés de la vie.

Dans un autre bureau de l'Hôtel de Ville, Bertie Deeppurple rêve à sa vie d'humain et se prend au jeu. Il s'imagine avoir un destin national, utiliser Key City comme tremplin pour faire connaître ses idées et devenir ainsi le premier député alien de l'histoire du Canada ! Mais il lui faut un programme, des idées, des projets. Il fouille dans ses tiroirs et en extirpe des dossiers qu'il feuillète dans l'espoir d'avoir des idées.
Au bout d'une heure, Deeppurple a rédigé une courte liste des grands projets innovants, car l'innovation c'est son dada, qu'il veut voir réaliser à Key City et dans la province du Saskatchewan :
Créer des trottoirs chauffants pour piétons en installant des résilles au sol (il faut dire qu'en tant qu'alien, il n'a ni le souci du développement durable ni celui du changement climatique)
Ouvrir un casino
Créer un musée de la forêt boréale en sollicitant les subventions de l'Etat fédéral
Et pour la partie plus privée, il se propose de créer un commerce de viande de caribous avec sa planète d'origine. Friands de cette viande goûteuse, les aliens de Key City pourraient s'enrichir en exporter la viande dans l'espace intersidéral.
Satisfait de ce premiet jet, Bertie Deeppurple revet son manteau d'astrakan et rentre chez lui.

En début de soirée, le foyer des anciens de Key City organise une animation pour ses pensionnaires et les clubs du troisième âge de la ville. Une soixantaine de retraités sont présents, autour de tables rondes disséminées dans la salle de réception, face à une estrade sur laquelle sont disposés un écran géant et un micro. Une collation est offerte pendant le spectacle. La responsable du foyer s'avance sous la lumière des projecteurs installés pour l'occasion :
- Mes chers amis, le foyer des anciens de Key City a la joie de vous convier à une soirée Karaoké où vous allez pouvoir exercer vos talents de chanteurs et de mélomanes. Mais je vous réserve une surprise. Un invité exceptionnel est venu ce soir participer à la fête, quelqu'un que vous connaissez bien, que vous aimez et qui vous le rend bien, quelqu'un qui a à cœur le bien-être de la collectivité et de ses Anciens, je veux parler de Monsieur Mickey Truth, notre Maire !
L'alien qui était dans l'ombre fait un pas en avant et apparaît dans la lumière. La responsable applaudit et incite le public à en faire autant.
- Qui c'est ? demande une vieille dame à la vue basse et à l'ouïe défaillante, assise vers le fond de la pièce.
- Mais c'est Kojak ! s'exclame un vieux monsieur en nettoyant ses lunettes avec un pan de son gilet
- Il est mort ! répond sa voisine en haussant les épaules, ah les vieux !, continue-t-elle, elle qui affiche 82 pimpantes années.
- Le Maire est mort ?? crie la première vieille dame
Plusieurs personnes dans le public se retournent vers elle :
- Chut, taisez-vous ! On n'entend rien !
Mais Mickey Truth a entendu et, inquiet, prend la parole :
- Je répondrais tout de suite à une personne du public.
Il cherche à voir qui a crié qu'il était mort mais la salle est plongée dans une semi-obscurité qui n'aide pas à y voir clair.
- Donc, je ne suis pas mort sinon je ne serais pas là, n'est-ce pas ?
La responsable sourit, distraitement, pensant déjà à la suite de la soirée. Dans le public, certaines personnes âgées rigolent.
Le Maire continue son discours :
- Vous savez combien mon équipe et moi-même avons le souci de votre bien-être et de votre santé. Nous mettons à votre disposition un superbe foyer…

- Ouais, il a plus de 25 ans, le superbe foyer ! grince un petit vieux installé à une table devant l'estrade
- et nous sommes attentifs, mes adjoints et moi-même, à améliorer votre confort, à vous permettre de vous divertir…
- Tu parles ! Tarot, belote, dominos …, continue le même petit vieux à l'énergie palpable. Parle-moi plutôt de karting, de vélo, ou de boxe !
Le Maire fusille du regard la responsable du foyer, qui se précipite sur le râleur pour le faire taire. Elle lui sert du champomy et une part de gâteau.
Le petit vieux boude la boisson et continue d'intervenir mais en murmurant :
- J'aurais préféré une prune !
Mickey Truth l'observe quelques secondes avant de reprendre la parole :
- Mes amis, vous savez que je suis toujours là pour vous. Vous savez que vous pouvez compter sur moi. Mais je vais m'arrêter là et laisser place à la fête !
Tout le monde applaudit, excepté le petit vieux de devant, et la vieille dame du fond de la salle qui continue de demander autour d'elle qui est l'orateur si le Maire est mort.
La responsable du foyer reprend le micro :
- Notre soirée karaoké va commencer et notre Maire a bien voulu se prêter au jeu en interprétant pour nous une de ses chansons préférées. Monsieur le Maire …

Mickey Truth hésite devant ce public indiscipliné, mais voyant arriver l'équipe de TV Saskat One accompagnée par Chris Devil, il prend le micro et lance son plus beau sourire.
Les projecteurs diffusent maintenant des lumières multicolores qui dansent sur l'estrade, les murs et sur le crâne du Maire. La musique démarre, tandis que les paroles de « Si j'étais un homme » de Diane Tell défilent sur l'écran.
Mickey Truth prend sa respiration et d'une voix forte se met à chanter :
- Moi, si j'étais un homme, je serais capitaine…
- S'il faisait déjà son boulot de Maire, marmonne le vieux râleur, ça serait déjà bien !
La soirée est lancée, les caméras de télé filment, et le public se calme, sous l'effet de la musique et de la distribution de la collation.
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Dans la réserve Cree, pour la troisième fois, Ahanu explique à Tooantuh sa quête de vision et l'apparition de l'homme aux reflets bleus. Tooantuh est pensif. Il lui semble qu'il y a beaucoup de bleu dans l'atmosphère depuis quelques temps. Du bleu dans la forêt, du bleu à l'hôtel de ville. Doit-il y voir un signe ?
Un grand bruit de moteur se fait soudain entendre parmi les mobiles-homes. Kanuna (« Grenouille mugissante ») , le chef de la tribu, arrive dans un quatre-quatre boueux dont il saute, à peine le contact éteint :
- Le conseil tribal va se réunir dans la maison commune. Je vous attends, lance-t-il à la cantonade.
Le procédé surprend tout le monde, pas de convocation, pas d'annonce, cela doit être urgent.
La réunion s'effectue entre les cinq principaux responsables de cette tribu : le Chef Kanuna, Tooantuh, délégué aux relations avec les blancs, Keme (« tonnerre ») le juriste, Kimi (« secret ») le médecin-chaman qui a fait ses études de médecine occidentale à Ottawa et Eluwilussit (« Le saint ») , le doyen du clan.
Kanuna s'assoit, pose le thermos de café qu'il a apporté, se sert et s'enroule dans une couverture :
- Depuis quelques temps, il se passe des choses bizarres.
Tooantuh a une pensée pour Ahanu. Le chef amérindien continue :
- Des allers et venues de plus en plus fréquentes des gens de la mairie dans la forêt et dans nos grottes sacrées, des lueurs bleues, et puis la terre qui tremble à certains endroits, à tel point que nos mobiles-homes bougent et que le mobilier à l'intérieur se casse.
- Tu crois, fait Kimi, qu'ils font des forages pétroliers chez nous, dans la clandestinité ??
- Non, intervient Keme, ça ferait trop de bruit et trop de matériel à déplacer !
- Et c'est sans compter avec les caribous, ajoute Eluwilussit avec lenteur, comme perdu dans ses pensées. Ils nous ont pris toutes nos meilleures terres et nous n'avons pu rien faire pour nous défendre. Aujourd'hui, les caribous disparaissent très vite.
Kanuna se penche en avant :
- Vous croyez que les gens de la Mairie sont en train de construire des souterrains dans la réserve ? Sur nos terres ?
Tooantuh sursaute :
- Maintenant que tu le dis, j'ai vu celui qu'ils appellent Bernie Sashwindow avec sa voiture qui pollue tout. Il va dans la forêt, dans la clairière aux esprits.
- Et alors ? demande Kimi
- Rien, je le vois disparaître. Alors j'attends et quand il réapparaît, je ne sais pas d'où il sort. Mais c'est vrai que j'observe de loin, pour ne pas être vu.
- Et Betty DAF ? s'enquiert Keme le juriste.
Les autres le regardent, attendant la suite.
- Oui, fait Keme en insistant, elle passe son temps à rôder autour de nos mobiles homes. Elle clame, à qui veut l'entendre, sa généalogie, elle va finir par croire et faire croire que sa famille était là avant nous, les natifs, le vrai peuple, avant nos ancêtres.
Tooantuh hausse des épaules :
- Ce n'est pas grave !
Keme a un mouvement de tête dubitatif :
- Sauf si c'est pour légitimer une annexion de nos terres pour se faire construire une maison avec jacuzzi. Il y a une rumeur qui court sur le sujet.
- Ah bon, elle a un jacuzzi ? demande Eluwilussit, en allumant une vieille pipe achetée il y a longtemps à Regina, capitale de la province.
- Mais non, enfin je n'en sais rien, je dis ça comme ça.
Un court silence s'installe entre les cinq hommes. Kanuna paraît dubitatif. Tooantuh fait une moue. Keme attend, le visage inexpressif.
Kimi reprend la parole :
- Et s'ils construisaient des bunkers ?
- Des bunkers ! s'exclame Kanuna. Pourquoi faire ?
- Parce qu'ils savent quelque chose que nous ne savons pas, affirme Eluwilussit.
- Et quoi ? s'impatiente Kimi en se servant une tasse de café.
Eluwilussit prend une voix caverneuse :
- Le ciel va nous tomber sur la tête, alors ils creusent des abris pour leurs familles.
Les compagnons du vieil amérindien se regardent, compatissants.
Tooantuh secoue l'index :
- C'est peut-être une piste. Rappelez-vous la lumière qui est tombée du ciel, il y a quelques mois, et toutes ces lumières bleues.

- Il y a tellement de possibilités, soupire le Chef, ils creusent des souterrains parce qu'ils font de la fausse monnaie, parce qu'ils cachent des réserves de denrées alimentaires en cas de guerre ou de catastrophe, ou encore ils ont décidé de créer un centre culturel souterrain, histoire d'innover ! Avec l'hiver qui est long, ils ont peut-être voulu créer une salle festive dans le sous-sol, c'est peut-être tendance, qui sait.
- Pourquoi pas, murmure Tooantuh. Mickey Truth et ses compères ont peut-être lancé les travaux pour accueillir une salle polyvalente, une sorte de cave comme à Saint Germain des Prés dans les années 50… Et ça expliquerait les lueurs bleues lors de leur réunion secrète, l'autre soir. Ils essayaient peut-être des boules à facettes !
Kimi rigole :
- C'est vrai qu'ils sont tournés vers le passé, le patrimoine et seulement le patrimoine. Alors, c'est possible qu'ils soient en train de recréer un endroit comme avant.
Kanuna ricane :
-Pourvu qu'ils n'en soient pas à refaire des salles rupestres pour nous faire revenir aux temps des dinosaures !
Tooantuh sourit :
- Malgré tout, il se trame quelque chose de louche. Je propose de surveiller tout ça d'un peu plus près.
Les cinq hommes concluent le conseil extraordinaire en tombant d'accord avec la proposition de Tooantuh.
La vie des aliens bleus va-t-elle prendre un nouveau tournant, sous l'œil attentif des Amérindiens ?
John et Betty Bean - 4 mars 2010








Episode 3 : COLLOQUE AU SOMMET POUR LES BLEUS
Le transfert entre les humains et les aliens bleus n'est pas total et de plus en plus d'aliens laissent voir des lueurs bleutées, sous leur apparence humaine. Heureusement, l'hiver et le froid limitent les déplacements et les échanges avec les autochtones.
Le Maire a décidé de convoquer ses compagnons pour faire le point sur la situation.
Un soir de la semaine, les adjoints et conseillers municipaux réinventés en aliens (ceux de l'équipe du Maire, naturellement) se retrouvent autour de la table du conseil, toutes portes fermées. Mickey Truth a prévu une légère collation et du vin pétillant.
Samantha Del Canyon, en entrant, frissonne de plaisir :
- Hm, du champagne ?
Mickey rectifie :
- C'est du vin fait par les amérindiens. Moins violent que le champagne. Je l'ai testé et ça ne laisse pas deviner notre identité non terrienne !
Entrent en même temps Betty DAF, Debbie Prettycar, Chris Devil, Gontran Corleone, Bernie Sashwindow avec sa casquette, Bert Greymold, Joe Dalton, et enfin Doc Manuelson.
Mickey Truth s'assoit à la table du conseil et invite les autres à faire de même :
- Bertie Deeppurple viendra plus tard.
- Et les autres ? demande Bert Greymold
Bernie Sashwindow enlève sa casquette en prenant place autour de la table :
- Nous n'avons pas pu réinventer tout le monde. Mais les principaux acteurs de l'équipe sont là.

A l'extérieur de l'hôtel de ville, retranché, à cause du froid, sous un porche d'immeuble, un amérindien fixe les fenêtres de la salle du conseil. Tooantuh (« grenouille ») aime à observer les élus de Key City. Or depuis quelques temps, ceux-ci lui paraissent étranges. Le jeune Ahanu est revenu de la forêt avec une vision peu traditionnelle et Tooantuh se demande si les élus n'y sont pas pour quelque chose. Il faudrait qu'il demande à cet homme blanc qu'il surnomme « Samoset » ( « celui qui marche beaucoup » ).
Une rafale de vent vient secouer les fenêtres du conseil.
- Alors, Bernie, demande le Maire en regardant son adjoint par-dessus ses lunettes. Pourquoi le système de réinvention n'est-il pas stabilisé ?
- C'est l'oxygène contenu dans cette atmosphère qui est plus importante que nos estimations. L'air de cette ville n'est pas assez confiné. Il faut que je recalibre les machines et que nous y repassions tous pour finir le processus.

Betty DAF, jolie femme très fardée, lui adresse un regard autoritaire :
- Personnellement, moi, je n'ai pas le temps. J'ai un agenda très chargé. Je dois, dit-elle en compulsant des graphiques qu'elle a sortis d'un dossier cartonné, vérifier le DOB, le Déficit Optionnel du Budget, son adéquation avec les barèmes indiciels gouvernementaux, prendre en compte les taux directeurs de la Banque fédérale, estimer l'inflation de l'année prochaine et faire l'historique des dépenses structurelles des années passées et, il faut y penser, réviser la péréquation tendancielle pour calculer les prochains impôts…
- Ooops ! s'exclame Samantha Del Canyon, en saisissant une coupe de vin pétillant. Cela m'a l'air bien compliqué.
- Oui, c'est vrai, ajoute Mickey Truth en enlevant ses lunettes. Tu n'as qu'à dire qu'on augmente les impôts parce que l'Etat fédéral nous a coupé des subventions et c'est tout.
Bernie Sashwindow intervient :
- Tu ajouteras que ça évitera à la mairie de faire un emprunt.
Bert Greymold sourit timidement :
- Ca va être difficile, on vient de signer avec la Banque du Saskatchewan du Nord, pour un montant de 2 millions de dollars.
- Pourquoi faire ? s'exclame Joe Dalton, petit brun au regard oscillant entre la colère et l'anxiété.

Gontran Corleone, à la chevelure blanche comme la neige, prend la parole :
- C'est pour financer les travaux de nouvelles voies de circulation.
- Encore ! s'exclame Debbie Prettycar, en secouant sa tête. Mais on n'en a rien à foutre des habitants d'ici ! Et puis je suis sûre que les gens d'ici n'en ont rien à foutre de nouvelles voies !
Mickey Truth rigole en se servant un whisky pur malt :
- C'est sûr ! Mais ce n'est pas pour eux ! C'est pour nous ! Pour permettre à nos engins extraterrestres de circuler rapidement. Les humains se débrouilleront pour circuler là où ils pourront. Ce n'est pas mon problème !
Chris Devil courbe davantage le dos et dodeline de la tête :
- Je ne sais pas trop. Nous avons le dossier du PVR sur les bras, à force de ne rien faire et de nous en balancer des états d'âmes des gens du coin !
- Tu veux dire LA PVR ? rectifie Gontran Corleone
- Non, non, LE PVR, le Procès des Voisins Récalcitrants.
- C'est quoi, ça ? demande Joe Dalton, en faisant mine de se lever, furibond.
- Calme-toi, Joe, ordonne le Maire. On t'a déjà dit que tu étais trop réactif.
- Oui mais il a raison, insiste Betty DAF en tapant du poing sur la table. Il faut écraser l'opposition, on la laisse trop s'exprimer !
- Là, précisément, il s'agit d'un collectif de riverains, des voisins de l'hôtel de ville, qui s'est constitué en association ‘les Voisins Récalcitrants' et qui nous traîne en justice pour décision arbitraire et non respect de ce qu'ils appellent…., Chris Devil sort des papiers et les consulte,… de ce qu'ils appellent le code de l'urbanisme. Quelqu'un sait-il ce que ça veut dire ?
Il parcourt l'assemblée du regard mais tous se taisent.
Bernie Sashwindow esquisse un sourire cynique :
- Si on devait apprendre tous leurs manuels et toutes les règles ! On est là pour le pouvoir, on est là pour appliquer notre programme, notre projet et pas pour faire plaisir à tous les quémandeurs de Key City.
- Bien dit ! approuve Mickey Truth, en opinant du crâne.
Chris Devil mastique nerveusement son chewing-gum :
- Mais je fais quoi, moi, avec ce PVR ?

Le Maire soupire. Il chausse de nouveau ses lunettes et tend la main vers son conseiller :
- Passe-moi le dossier, je vais le lire et le gérer, moi. Au pire, on ne répond pas, de toute façon le temps que ça passe au tribunal, on aura dominé toute la terre. Au mieux, on dit qu'on a rien reçu, qu'on n'est pas au courant. Et si ces voisins insistent, on dira qu'on a consulté les services fédéraux et qu'ils nous ont donné raison. Voilà. D'autres points à aborder ?
- Oui, fait Bert Greymold, l'air plus sérieux que d'habitude. Je crois qu'on a oublié un point essentiel.
A cet instant, la porte s'ouvre pour laisser passer un homme de grande taille, Bertie Deeppurple, emmitouflé dans un manteau d'astrakan :
- Bonjour à tous.

L'assemblée bourdonne de salutations diverses. A l'extérieur, Tooantuh distingue une multitude de scintillements bleus. Il se demande si les élus de la majorité ne sont pas en train d'organiser une rave party privée où ils auraient invité des schtroumpfs…
Le Maire fait un signe au nouvel arrivant puis se tourne vers Greymold :
- Alors ?
- Oui. Je vous rappelle, dit l'ancien Directeur, qu'un corps des humains réinventés nous a été volé il y a peu. Cela veut dire que quelqu'un sait pour nous. Ou du moins sait que le Maire, le vrai, est mort, puisque cet inconnu a placé son corps sous une bâche, dans Balm Street (épisode 1) . Il a donc fallu qu'il trouve le corps du Maire dans la grotte où nous l'avions, où nous avions déposé tous les humains, qu'il le rapporte en ville, le laisse dans une rue et sans aller à la police. Cela me paraît bien étrange.
Le rappel de cette péripétie fait tomber un silence catastrophé parmi les aliens qui se mettent de nouveau à bleuir sous l'émotion.
Doc Manuelson semble hésiter à prendre la parole puis se décide :
- Qui connaît cette grotte ? Elle n'est pas visible, été comme hiver, elle n'est pas répertoriée dans les cartes officielles.
- Les indiens, c'est sûr, fait Debbie Prettycar. Ils sont ici depuis des centaines d'années. Ils connaissent le terrain. En revanche, ils sont réticents à contacter les autorités, surtout canadiennes. Ils préfèrent traiter leurs affaires entre eux, ou devant le Grand conseil tribal.
Betty DAF intervient, d'une voix presque masculine :
- Je suppose qu'on ne peut pas les exterminer. Ca ne se fait plus, je pense.
Mickey Truth la foudroie du regard et ne prend pas la peine de répondre.
Bernie Sashwindow a l'air amusé, en jouant avec un stylo :
- On ne peut pas prendre les amérindiens au sérieux. Si l'un d'entre eux parle, on mettra ça sur le compte de leur folklore.
Un autre silence se fait. Des chaises couinent, des gorges s'éclaircissent.
- Nous pourrions peut-être créer un festival des histoires étranges ? suggère Samantha Del Canyon.
Mickey Truth allume sa première cigarette et lève les yeux au ciel, tandis que Bernie Sashwindow, qui ne supporte pas que l'on dépense le moindre cent dans la culture, dit sur un ton acide :
- Tu ne vas pas recommencer avec tes festivals !
- Ca pourrait être une bonne idée, commente Chris Devil. Imaginez. On crée ce festival pour inciter les habitants de Key city et les amérindiens à nous raconter les histoires folles réelles ou non et peut-être que cela nous donnera un indice sur l'auteur du vol du corps du maire. Je peux faire intervenir la chaîne cablée « Saskat One ». Qui nous dit que cet inconnu ne sera pas tenté de raconter ce qu'il sait ? La notoriété, la célébrité pourrait l'éblouir.
- Ca ne peut pas faire de mal, dit Bertie Deeppurple. Ca créera l'événement et nous donnera peut-être l'occasion de savoir qui a fait le coup.
Mickey Truth fait une moue :
- Je n'aime pas créer l'événement. J'aime bien la tranquillité. Je propose plutôt que nous allions faire un tour à la grotte.
- Mais il n'y a plus les corps, fait remarquer Bert Greymold, les yeux rieurs. Nous les avons brûlés.
Le Maire hoche du crâne :
- Je vais aller dans la grotte voir si les intrus n'auraient pas laissé un indice. Qui vient avec moi ?
Aucun n'a l'air décidé. Dans un grand soupir, Bernie Sashwindow se désigne. Gontran Corleone lève également la main.
- Bien, conclut Mickey Truth. Nous irons demain matin, à la première heure.
Le conseil des élus réinventés se termine avec la collation.
Tooantuh, voyant les lumières s'éteindre, décide de rentrer chez lui, à la réserve.
*
* *
A l'aube, le hummer déneigé de Bernie passe prendre le Maire et Gontran Corleone. Tout est tranquille dans Key City et dans la réserve indienne, tout le monde dort encore.
Bernie, la casquette de laine vissée sur son crâne toujours endolori, conduit en silence. A côté de lui, le Maire se retient d'allumer une cigarette. A l'arrière, Gontran Corleone regarde, sans vraiment le voir, le paysage hivernal. La neige s'est cristallisée sous le vent glacial et s'échappe en brume légère des plaines pour envahir la route verglaçante. Au loin, les conifères amaigris par les intempéries indiquent le début de la forêt. Le Rif river longe un instant la route pour ensuite s'en éloigner et rejoindre les abords de Key City.
Le hummer doté de pneus chainés s'engage sur des chemins incertains. Au bout d'une demi-heure de cahots, le véhicule s'arrête. Les trois aliens en descendent et prennent aussitôt une piste dont l'entrée est identifiée grâce à trois arbres tombés au sol.
Mickey Truth s'arrête un instant pour reprendre son souffle. Gontran Corleone réfléchit à un moyen de faire taire les rumeurs. Bernie attend, les mains dans les poches. Dans l'immensité de la forêt, les trois hommes ressemblent à des sexagénaires inoffensifs ayant perdu leur chemin. De loin, un caribou les observe une minute avant de reprendre sa route.
Le Maire allume une cigarette et exhale lentement la première bouffée. Un oiseau s'envole. De la neige tombe d'une branche.
- J'ai l'impression qu'on navigue à vue.
Bernie lui lance un regard étonné :
- Comment ça ? Je connais le chemin de la grotte…
Mickey Truth a un geste d'agacement :
- Je ne parle pas de ça. Je parle de notre plan. Je me demande si nous ne manquons pas de méthode.
Gontran Corleone approuve :
- On n'est pas assez directifs. Il faut oser, avoir de l'audace. Ne pas avoir peur des empêcheurs de tourner en rond.
Bernie, sous son apparence humaine de cadre supérieur posé et sûr de lui, redresse les épaules :
- Ce n'est pas le moment. Concentrons-nous sur la grotte.
Mickey jette son mégot et donne le feu vert pour repartir.
Dix minutes après, les trois aliens se retrouvent dans une grotte dont l'entrée exiguë mène à une vaste salle aux peintures rupestres. Au sol, des bâches sont éparpillées et des empreintes de bottes sont encore visibles.
- Je suppose que ce sont les chaussures de Bert et de Doc Manuelson quand ils sont venus chercher les autres pour les brûler, fait remarquer Bernie, en promenant sa torche sur le sol et les parois.
Le Maire soupire et allume une cigarette :
- Je suppose qu'alors, il n'y a rien à en tirer.
Ils font le tour de la salle où des stalactites de pierre se sont formées au fil des millénaires.
Soudain, Gontran Corleone distingue à la lueur de sa lampe frontale un bout de papier qu'il ramasse.
Mickey Truth et Bernie se rapprochent pour voir de quoi il s'agit. C'est un tract de la CFDT, la Canadian Federation of Dry-nursing Teams ( fédération canadienne des équipes d' ‘assistantes maternelles', traduction libre).
Bernie sursaute :
- C'est un tract que j'ai vu circuler lors de la grève des API (assistantes de la protection infantile à Key City) ! La CFDT est un organisme qui soutient le développement de centres sociaux et la mise à disposition d'API.
Mickey Truth frissonne. Il sort de sa poche droite une boule de poil qui se révèle être une chapka en fourrure de castor :
- Tu crois que c'est une API ou quelqu'un de ce syndicat qui nous surveille ?
Les voix des trois aliens résonnent lugubrement dans l'excavation.
- On sort, décide Mickey en mettant sa chapka sur son crâne gelé.

Revenus à la voiture, ils se réchauffent en partageant le thermos de vin chaud qu'a apporté Gontran Corleone.
- Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? demande Bernie. On s'attaque aux API ?
Le Maire lui lance un regard oblique :
- Je ne sais pas ce qu'elles t'ont fait mais tu rêves d'en découdre, à ce que je vois.
Bernie hausse un sourcil et fait démarrer le hummer.
Gontran Corleone se racle la gorge qu'il a fragile et, d'une voix enrouée, conclut la discussion :
- On va rentrer et prendre contact avec ce syndicat, l'air de rien. Et si on trouve qui agit en sous-main à Key city, on lui fera une proposition qu'il ne pourra pas refuser…
John et Betty Bean - 16 février 2010
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Episode 2 : LA CLE DU CHANGEMENT

Bernie Sashwindow passe beaucoup de temps dans la salle où est prévu le transfert des humains aux aliens bleus. Avec l'aide de Bert Greymold, il monte d'autres cabines. Il espère ainsi qu'une dizaine d'habitacles seront opérationnels d'ici le prochain conseil municipal. L'idée qu'il poursuit avec méthode est de transformer, de « réinventer » rapidement la totalité de l'équipe du maire, puis de passer aux élus de l'opposition. Ensuite viendra le reste de la population de Key City, la province du Saskatchewan, le Canada, l'Amérique du Nord, puis le monde entier !
Bert Greymold, qui participe à la construction des cabines, commence à en avoir assez des ordres de Bernie : fais ceci, fais cela, tais-toi. Depuis plusieurs jours, il subit l'autoritarisme de l'adjoint du maire. Sous tension, ses gestes deviennent nerveux, moins précis.
- Passe-moi la clé à molettes ! ordonne Bernie.
Bert saisit l'outil et veut le passer à son compère. Dans l'élan, et peut-être par acte manqué, il lance la clé qui heurte le crâne épais de Bernie :
- Mais tu es stupide ou quoi !! hurle celui-ci.
L'outil a entaillé le cuir chevelu et laisse voir une lueur bleutée. De rage, Bernie se précipite sur Bert qui lui échappe en remontant la barre d'escalier et en prenant le large dans la neige.
- Il faut que je me défoule ! Il faut que je me défoule ! répète Bernie, pétri de colère et de mépris.
Une idée lui traverse l'esprit et éclaire ses lèvres d'un sourire satisfait :
- Je vais m'occuper du dossier des API.
A Key City, les API sont des assistantes à la protection infantile qui accompagnent les jeunes parents dans l'éducation et la santé de leurs bébés. Une dizaine d'entre elles ont déposé des revendications auprès du Maire et de Bernie qui gère tous les dossiers sociaux.
Grâce à leurs collègues d'Ottawa, les API de Key City se sont rendu compte que la Mairie leur devait quatre ans de rattrapage salarial. Devant l'inertie du Maire et de Bernie Sashwindow, elles ont décidé de maintenir leurs doléances.
Remontant à son tour à la surface, Bernie verrouille la trappe, la recouvre de neige et fonce vers son hummer :
- Puisque c'est comme ça, rugit-il dans la forêt, je vais m'occuper de leurs revendications !! Je vais leur faire passer le goût des demandes inconsidérées !
Dans la forêt boréale où le vent commence à souffler, un jeune Cree nommé Ahanu (« il rit »), a creusé une fosse dans la neige et dans la terre. En quête de vision, il va y passer plusieurs jours et nuits, développant ses sens, priant pour solliciter les esprits. Le jeune amérindien s'installe dans la fosse, recouvert de couvertures épaisses et commence à psalmodier doucement. A cet instant, le Cree voit une sorte d'homme courir entre les arbres. Les rafales de vent semblent le décoiffer et lui couper la respiration. L'homme-esprit a la tête qui rayonne d'une lumière bleue. Ahanu se dresse en silence et regarde cette créature parcourir la forêt, entourée d'une clarté bleu azur.
Bert Greymold, essoufflé, s'arrête une seconde. Son regard cherche un chemin dans la neige et découvre un Cree blotti contre un arbre. Il lui fait un clin d'œil complice et, les cheveux au vent, reprend sa course vers Key City. Ahanu n'en revient pas : sa quête de vision a à peine commencé que déjà un esprit est venu lui rendre visite !

A l'Hôtel de Ville, Mickey Truth est à son bureau, en train de contempler le portrait d'une jolie femme accroché au mur lui faisant face. Les humaines sont bien mignonnes, enfin dans l'ensemble. L'alien, qui occupe la place du Maire, a l'œil qui s'attarde sur les formes des collaboratrices de l'Hôtel de Ville, sur celles qui sont dignes d'intérêt, parce que les dindes mal fagotées, très peu pour lui. On peut être alien et n'en être pas moins… humain.
Casquette de laine vissée sur le crâne, Bernie arrive en trombe et lui fait part de l'incident avec Bert Greymold :
- Il devient ingérable ! s'exclame-t-il en s'agitant dans un va-et-vient nerveux.
- Que veux-tu que je fasse ? demande le Maire, blasé, en se caressant la tête.
- Tu le vires ! Tu l'extermines même, s'il le faut !
Mickey Truth hausse les épaules :
- Je ne peux pas. Tu le sais bien. Je suis obligé de le garder avec nous. Que pourrait-il faire d'autre de toute manière ?
Bernie fait une mimique de résignation :
- Tu vois avec lui. Bon, je suis passé aussi pour te faire part de ma décision concernant les API. Tu te rappelles du dossier ?
- Tu as toute ma confiance, tu le sais, fait le Maire, en balayant son bureau d'un regard ennuyé. En plus, je ne connais pas le dossier, alors je m'en remets à toi. Fais ce qui te semble judicieux.
Satisfait, Bernie Sashwindow ne perd pas de temps et repart comme il est arrivé, déterminé à casser le mouvement social des API.
C'est ainsi que la politique sociale de Key City va être revue à la baisse, à cause d'un coup inopiné de clé à molette sur un crâne d'extra-terrestre.

Chris Devil, un autre élu de la majorité, entre à son tour dans le bureau du Maire :
- Salut, Mickey !
- Salut, Chris. Comment ça se passe ?
Chris Devil, jeune dandy à l'allure toujours fatiguée, la tête penchée en avant, mâche du chewing-gum à la cannelle et à la cardamone. Il pose ses dossiers sur la table de réunion et s'assoit :
- Ouais, ouais, ça avance. Je m'amuse comme un fou avec cette…
Mais, il n'a pas le temps d'aller plus loin. Bert Greymold, les bottes enneigés et le visage rougi par le froid, entre dans le bureau, suivi de près par une femme blonde, d'une cinquantaine d'année, Samantha Del Canyon.
Mickey Truth se lève d'un bond :
- C'est quoi, ces manières !?
Bert respire bruyamment et tente de garder un peu de dignité, après sa course dans la forêt boréale :
- Il faut que je te voie. Tout de suite.
- Et moi ? fait Chris Devil
- Mickey ! proteste Samantha Del Canyon. On devait se voir. On doit parler culture !
Le Maire lève les mains :
- On va prendre le temps de se calmer. Chris, tu reviens demain matin. Samantha, la culture…, je ne sais pas de quoi tu veux parler, mais comme j'avais promis de te voir, reviens tout à l'heure. J'ai une chose à régler avec Bert.
Chris Devil reprend ses dossiers, et repart en mastiquant énergiquement. La femme arrange les mèches de sa coupe en carré :
- Je vais attendre à côté.

Laissés seuls, les deux hommes se taisent. Mickey Truth se rassoit, une main sur sa cravate. Bert enlève son anorak et en sort un palmtop :
- Merci, Mickey. Si tu savais comme il fait froid dans cette contrée. On aurait pu atterrir ailleurs, plus au sud, non ?
- On se serait fait remarquer, répond le Maire.
Bert Greymold ouvre son agenda électronique :
- C'est fou, j'ai plein de rendez-vous. L'humain que je remplace avait une tonne de responsabilités.
Le Maire commence à s'agacer :
- On ne va pas finasser, tu veux me voir et moi, je veux te voir. Bert, tu n'es pas… contrôlable. Tu es sur un poste très visible. Si le Directeur de l'Hôtel de Ville fait des choses dingues, la population va finir par le voir et par s'en inquiéter. Sans compter avec l'opposition qui se doute peut-être de quelque chose.
Une lueur de tristesse passe dans les grands yeux bleus de Bert :
- Tu ne veux plus de moi ? Tu vas me renvoyer sur ma planète, sur Holy George ? Parce que tu sais que je sais des choses, des choses qui pourraient intéresser les Humains !
Mickey joue distraitement avec le verre vide :
- Mais non ! Mais on va te mettre sur un poste moins visible, moins à risque. Tu seras mon représentant auprès des tribus du coin, les …, le Maire compulse un petit carnet de notes, les Crees. Ca devrait être cool, comme ils disent.
Bert dodeline de la tête :
- Pourquoi pas. Mais qui vas-tu mettre à ma place ?
- J'ai pensé à Harvey Fitzpatrick. Il a une présence discrète qui rassure.
Bert ne semble pas convaincu :
- C'est à cause de Bernie, tout ça ? A cause de la clé à molettes ? Je n'ai pas fait exprès, tu sais.
Mickey Truth se veut conciliant :
- Oui, oui, je sais. Mais ce sera mieux pour tout le monde. Tu restes avec nous et nous faisons monter Harvey Fitzpatrick en puissance. Voilà.
Bert se lève avec lenteur, comme tassé par la nouvelle :
- Il faut que je débarrasse mon bureau ? Je vais faire comment ? Et ma moto neige, mon véhicule de fonction, je vais devoir la rendre ?
Mickey se lève à son tour :
- Mais non, tu peux garder tous tes avantages, mais Bert, franchement, ça devait arriver. Allez, tu seras mon bras droit avec les natifs du coin, c'est un poste à responsabilité, tu verras.
- Ca me fait penser, j'ai rencontré un humain assez étrange tout à l'heure et...
Le Maire commence à en avoir assez. Il pousse doucement son ancien Directeur vers la sortie :
- Allez. Va prendre connaissance des dossiers et on se revoit dans la semaine.
Bert Greymold, ex Directeur et futur représentant du Bureau des Affaires Indiennes, sort, l'air désabusé.
Mickey Truth soupire : il va devoir tout surveiller et tout contrôler.

Un parfum féminin s'insinue dans le bureau du Maire.
- Je peux entrer ?
Mickey agite la main :
- Viens, viens !
Samantha Del Canyon, élégante dans un ensemble chocolat, s'assoit avec précaution. Son visage opalescent laisse deviner une variation de bleus. Le Maire s'approche d'elle et la dévisage :
- Qu'est-ce qui t'arrive ? On ne t'a pas bien réinventée ?
Samantha sort un poudrier de son sac à main et refait son maquillage :
- Ce sont les émotions !
Mickey lui lance un regard en coin :
- Les émotions ?
La femme émet un petit rire :
- Un tas d'émotions ! Si tu savais comme la culture ici, c'est enivrant.
Le Maire va s'asseoir à son bureau :
- Explique-moi ça.
Samantha Del Canyon ouvre sa sacoche de cuir et en sort une dizaine de photos en couleur :
- Ce sont les photos d'œuvres d'art réalisées par des artistes.
Mickey compulse le tas de clichés. Du figuratif, de l'abstrait, du surréalisme, du symbolisme…
- Hm, c'est très joli, dit-il. Et alors ?
Samantha s'agite :
- Mais tu ne comprends pas ! Cela fait appel à la beauté, à l'esthétisme, à l'émotion. Je ne savais pas ce qu'était la culture avant que j'atterrisse sur cette planète glaciale. Mais c'est le moyen qu'ont trouvé les humains pour exprimer leur vision du monde.
- Ah bon ? fait, le Maire, laconique. Et c'est pour ça que tu vires au camaïeu de bleus ??
- Non, ça, répond Samantha Del Canyon, c'est le champagne, une boisson pétillante tout à fait sympathique ! Il y avait un vernissage aujourd'hui. C'est très agréable. Je fais un petit discours en présence de l'artiste, et puis on boit une petite coupe accompagnée de petites choses à grignoter. Les gens sont très aimables. C'est bien, la Terre, finalement.
Mickey Truth sort une cigarette qu'il passe dans sa main gauche, tandis que sa droite saisit le briquet :
- Dis-donc. On n'est pas ici pour fraterniser !
Il brandit le briquet et l'agite sous les yeux de Samantha Del Canyon :
- Moi, ce qui m'intéresse, c'est la culture locale, le patrimoine du coin. Le symbolisme pictural, la signification cachée des couleurs ou des formes, je m'en tamponne ! Je veux du concret. J'ai besoin de concret.
La colère de Mickey augmente :
- Et tu sais pourquoi ?
Son Adjointe à la culture secoue la tête.
- Parce que je dois m'imprégner de leur culture locale, patrimoniale. C'est comme ça que je ferais humain, que je pourrais m'immerger complètement.
Le Maire allume la cigarette et tire une taffe :
- Tu as compris ?
Samantha Del Canyon opine :
- Je vois. Mais l'un n'empêche pas l'autre. Laisse-moi me faire plaisir et je m'occuperais de valoriser les artistes locaux.
Mickey désigne du bout de sa cigarette la peinture représentant le loup totémique :
- Vois aussi ça. Les amérindiens, ça vote. Tu te feras aider par Bert. Je l'ai chargé des Affaires indiennes.
- Ah, il n'est plus le Directeur ? s'étonne son Adjointe.
- Pas assez concentré, trop dispersé.
Samantha Del Canyon range ses affaires :
- Tu as bien fait. Il faut avoir à cœur le bien être collectif. C'est important. Dis-moi, puisque tu fais des remaniements, …
L'hésitation fait soupirer Mickey :
- Quoi ?
L'Adjointe minaude involontairement :
- Je me disais que j'aurais besoin d'aide, pour gérer toute cette culture. On pourrait peut-être créer un service, tu ne penses pas ?
Le Maire termine sa cigarette, écrase le mégot dans le cendrier, et en rallume une autre :
- Je verrais.
Samantha Del Canyon sort, un sourire sur les lèvres. Elle sait qu'elle aura son service et ses agents.
En une journée, une clé à molette a permis à un jeune Cree d'avoir sa première vision, et a modifié la hiérarchie chez les êtres venus d'ailleurs, ouvrant de nouvelles perspectives pour certains.
John et Betty Bean - 26 janvier 2010
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Episode 1: DES ETRANGERS A KEY CITY
Située dans le Saskatchewan, région du Canada, la petite ville de Key City, avec ses 7 600 habitants, se love entre des collines enneigées, à l'orée d'une étendue forestière allant jusqu'au Montana. Un cours d'eau capricieux, le Rif river, mince ruisseau l'été et torrent débordant l'hiver, parcourt une partie du bourg, déversant en été sa fraîcheur alentour.
Mickey (prononcer Mailleki) Truth est en train de boire un café dans le snack bar du centre ville, lorsque son ami Bernie entre et s'approche de sa table :
- Ca va, Mickey ?
Le maire de Key City, Mickey Truth, secoue son crâne complètement dégarni et lui lance un regard par en dessous :
- Qu'est-ce qui se passe ? Tu ne viens jamais aussi tôt.
Bernie, adjoint du maire, la cinquantaine passée, les cheveux poivre et sel, la raie sur le côté gauche, ressemble à un bon élève dans son costume de ville gris foncé, que l'on découvre sous sa parka :
- On a un problème. Il faut que tu viennes.
Le ton de Bernie inquiète le maire, qui lâche sa tasse de café :
- Où ça ?
L'adjoint hoche de la tête :
- Viens avec moi. Il faut que je te montre.
Les deux hommes sortent du snack, rejoints bientôt par Doc Manuelson, le médecin des notables de la ville. Le Maire enfile son pardessus tout en marchant vers la voiture de son adjoint qui lui explique :
- J'ai prévenu Doc, je pense qu'on va avoir besoin de lui.
Les trois hommes montent dans la voiture de Bernie, qui file vers Balm street.
Mickey Truth, assis à côté du conducteur, commence à allumer une cigarette. Ses mains tremblent :
- Alors quoi ? On va où ?
Bernie garde les yeux sur la route gelée :
- Bon sang ! On aurait pu faire déneiger les voies !
Le Maire lui lance un mauvais regard :
- On n'a pas les outils. J'ai fait distribuer du sel, les habitants n'ont qu'à se bouger le cul !
Doc Manuelson, cheveux châtains, le regard perdu sur les champs agricoles qui défilent, intervient :
- Bert Greymold est sur place. C'est lui qui a trouvé le… problème.
Au moment même où le maire semble sur le point d'exploser de colère, la voiture se gare le long d'un trottoir. Dehors, le bras droit du maire, Bert Greymold, ex- playboy, la jeune soixantaine rehaussée d'UV intensifs, les yeux bleus tristes, fait les cent pas devant un tas recouvert d'une bâche en plastique gris. La rue est recouverte de neige et le vent givrant chasse les rares passants.
Mickey Truth jette au sol sa cigarette à moitié consumée et en rallume une autre, la main gauche protégeant la flamme du briquet. Son regard pesant fixe Bert Greymold. Au moment où celui-ci va soulever la bâche, un homme d'une trentaine d'année passe en tenue de jogging.
- Merde ! murmure Bernie, c'est Teddy Land ! S'il voit ça, on est mort !
Le jogger jette un œil intrigué aux trois hommes avant de ralentir sa course.
- Vous faites une réunion sauvage du conseil ? lance-t-il d'une voix railleuse.
Le Maire fait un pas vers lui, le poing serré mais Doc Manuelson le devance :
- Un chauffard a renversé un vieux caribou. On s'en occupe.
- Ouais, renchérit Bernie, on vous tiendra au courant à l'occasion.
Teddy Land fait du surplace. Bernie, Mickey, Bert et le docteur l'observent. Le jogger semble hésiter entre s'arrêter et regarder sous la bâche et continuer sa course pour ne pas trop prendre de retard. Le froid glacial décide pour lui ; un coup de vent s'engouffre dans la rue, enveloppant les hommes d'un halo neigeux. Teddy Land reprend sa respiration et son jogging.
Bert Greymold attend quelques instants, en sautillant d'un pied sur l'autre pour se réchauffer, avant de soulever un pan du plastique et de montrer au maire ce qu'il y a dessous.
Les quatre notables se penchent sur le corps d'un homme d'une soixantaine d'années, chauve, au visage mutilé.
- Merde ! Décidément, je n'arrive pas à m'y faire ! s'exclame de nouveau Bernie, l'adjoint du maire.
Doc Manuelson souffle sur ses mains pourtant gantées. Bert Greymold attend la réaction du maire, tout en s'agitant sur place.
Mickey Truth a d'abord pâli en découvrant l'homme. Un instant paniqué, son visage s'est mis à rayonner d'une lueur bleutée :
- Il ne faut pas que l'on reste là. Il faut brûler… ce truc ! ordonne-t-il à ses comparses.
Il se retourne et tente de voir qui est dans la rue.
- Pas d'inquiétude, fait remarquer Bert, il fait trop froid.
- Qui a découvert ce corps, déjà ? demande le Maire. Pas quelqu'un d'autre que nous, j'espère ? Ou quelqu'un de l'opposition ?
Bernie réajuste le col de sa parka :
- C'est Bert qui l'a découvert. Personne d'autre n'est au courant. Nous avons tout de suite appelé Doc pour constater l'état de la chose.
- Bien, bien, fait Mickey Truth. Parce que si un des habitants voyaient le Maire ici avec un cadavre, vous savez ce qui se passerait pour nous tous ! Je vous laisse gérer ça. Bernie, ramène-moi à l'hôtel de ville.
Sur ces paroles comminatoires, il remonte dans la voiture tandis que son adjoint se remet au volant. Bert et Doc Manuelson se regardent, l'air entendu.

Teddy Land a continué sa course le long de la forêt boréale. Depuis qu'il a rencontré le maire et ses acolytes à Balm street, il ne cesse de revoir l'image de la bâche. La forme ne ressemblait pas à un caribou mort. Doit-il en parler à Michaël De La Vega, autre élu de l'opposition, chef de l'opposition pour tout dire ? Mais pour quoi faire ? Après tout, ce n'est qu'un incident assez banal par ici. Mais depuis que le Maire a changé, depuis que celui-ci se montre désinvolte concernant la gestion de la ville, méprisant même vis-à-vis des habitants, tout incident devient bizarre.

Mickey Truth pénètre en hâte dans son bureau, situé au premier étage du petit hôtel de ville. Les murs offrent à voir des portraits du Maire en compagnie d'autres hommes politiques du pays, mais aussi des peintures amérindiennes réalisées par des artistes locaux.
Le Maire s'arrête devant l'une des toiles représentant un loup totémique. Bernie entre et se dirige vers le bar dissimulé dans un petit placard pour servir deux whiskys :
- Je ne comprends pas comment il a pu se retrouver là.
Le Maire se retourne, l'air mauvais, et saisit le verre tendu par son adjoint :
- Il est hors de question que notre plan soit torpillé par qui que ce soit. Nous sommes trop près du but.
Bernie avale goulûment l'alcool avant de répondre :
- Je sais bien mais il faudrait canaliser toute la population de Key City, enfin quand je dis canaliser…
Mickey Truth tourne en rond dans la pièce chauffée. L'autre homme le regarde, d'un œil morne. Le Maire allume une nouvelle cigarette. Bernie soupire :
- C'est pas bon pour nous, ça. Vous devriez arrêter.
Le Maire hausse des épaules :
- L'autre fumait bien.
Bert Greymold et Doc Manuelson entrent dans le bureau et retirent leurs manteaux.
- Alors ? demande Bernie en arrangeant sa cravate.
- C'est fait, rigole Bert. On l'a apporté à la déchetterie.
- Quoi ? hurle Mickey qui fait sursauter les trois autres.
Son cri a retenti dans tout l'hôtel de ville et la secrétaire de Bert ouvre la porte :
- Je peux vous aider ?
Le Maire la renvoie d'un simple geste définitif de la main. Doc Manuelson s'approche de lui et murmure :
- On l'a apporté et brûlé. On l'a vu.
- Bien, bien, fait le Maire.
- Et les autres ? S'enquiert Bert Greymold. Qui nous dit que leurs corps ne vont pas réapparaître, eux aussi ??
La question est suivie d'un silence pesant. Les quatre hommes dégagent un léger reflet bleu.
- Il fallait tout brûler, marmonne Mickey Truth.
- Je vais m'en occuper, dit le Docteur qui ressort aussitôt.
- La question essentielle, pontifie Bernie qui se prend au jeu, est de savoir qui a mis le corps dans Balm street. Il n'est pas venu tout seul quand même. Enfin, … il prend un air interrogatif, ça ne marche pas les morts, si ?
Mickey Truth hausse des épaules :
- Tu vas finir par devenir aussi bête que les habitants de ce bled !
Le Maire allume une nouvelle cigarette :
- C'est un coup de l'opposition, ou alors…
- Ou alors, pire, ajoute Bert Greymold affalé dans un fauteuil en cuir, nous sommes peut-être découverts.

Au même moment, Teddy Land est au téléphone avec Michaël de la Vega. Il lui raconte rapidement sa rencontre avec le Maire et ses hommes :
- Ils avaient un drôle d'air.
- Plus rien ne m'étonne, réplique le chef de l'opposition municipale.
- Pourquoi tu dis ça ? demande Teddy en gribouillant sur son bloc note.
- Parce que, depuis quelques temps, je trouve que le Maire et certains membres de son équipe sont bizarres, étranges. Mike Truth n'a plus l'air de s'intéresser à sa ville, à notre communauté. Je ne suis pas le seul à l'avoir remarqué. Regarde ce qui s'est passé lors de la cérémonie des vœux. Le Maire a dépassé les bornes, avec un cynisme hallucinant.
- Bof, dit Teddy Land, c'est l'âge, il se fait vieux. Ou alors, il sait qu'il ne se représentera pas, alors il baisse les bras et montre son vrai visage : désinvolture et mépris.
- Peut-être, acquiesce De la Vega. Mais il y a aussi le Docteur, le Directeur Greymold, et puis Bernie Sashwindow. Ils ont tous quelque chose de changé. Tout le monde le voit.
- C'est pas encore assez, visiblement. L'équipe du Maire a encore des supporters.
- Pour combien de temps ? Ca sera alors à nous de jouer, affirme Michaël de la Vega, en concluant l'entretien téléphonique.

A l'hôtel de ville, Mickey Truth est toujours dans son bureau en compagnie de Bernie et de Bert Greymold.
Bernie fait les cent pas :
- Ce qu'il faut, c'est finir le travail à l'occasion d'un conseil municipal.
- Il y a toujours du public, comment on va faire ? demande le Directeur
Le Maire soupire :
- On va pas passer notre temps à finasser. Assez de respecter les règles, de faire semblant ! Bernie, comment penses-tu faire ?
L'adjoint s'assoit à la table de réunion et croise les mains :
- On va s'occuper de l'opposition, on complète notre équipe et on élimine l'éventuel public. Mais avec le froid, je ne pense pas qu'il y aura beaucoup de monde.
Bert Greymold se lève et secoue la tête :
- Mais on n'a pas ce qu'il faut pour traiter autant de monde à la fois.
- Mais si ! rétorque Bernie, sur un ton condescendant. Il suffit de monter les pièces que nous avons en réserve. Il faudra que l'un de vous m'aide. En se relayant, on devrait pouvoir être prêts pour le prochain conseil municipal.
- Ok pour moi, fait Mickey.
Les trois hommes finalisent les détails de l'opération puis se séparent.

Bernie monte dans son hummer (« hummer de frimeur », comme disent les gamins du coin) et se dirige vers un endroit retiré, au cœur de la forêt. Dans le silence blanc, où seul le son étouffé de la neige lourde tombant des branches se fait entendre, l'homme continue à pied jusqu'à un semblant de clairière. Là, sous un conifère plus important que les autres, Bernie se met à genoux et déblaie la neige avec ses deux mains gantées. Une trappe apparaît et s'ouvre sur un escalier de bois, maladroitement taillé. Arrivé en bas, à moitié courbé, Bernie longe un petit tunnel avant d'arriver dans une salle circulaire où des machines ronronnent. L'adjoint du Maire fait le tour des cadrans et s'arrête devant une cabine vitrée, reliée par des câbles à une autre cabine plus petite.
C'est là que tout se réalise, c'est dans cette pièce secrète que leur projet pourra voir le jour.

Plusieurs mois auparavant, un objet volant non identifié et non visible sur les radars atterrit dans le Saskatchewan. A son bord se trouvaient des êtres petits et bleus, avides de pouvoirs, et dénués de tout scrupule ou sentiment humain.
Un jour, alors que le Maire et son adjoint Bernie faisaient un tour pour évaluer l'état de la forêt après une tempête de neige sans précédent, deux êtres bleus sortirent de leur vaisseau, sautèrent sur les deux hommes et les transportèrent dans un complexe destiné à les cloner.
Il suffisait pour les petits hommes bleus de mettre un humain dans une cabine, de se mettre dans l'autre pour que les traits et la mémoire de l'humain passe dans le corps de l'alien. Bien sûr, l'humain s'éteignait à la fin de l'opération de transfert.
Voilà pourquoi le Maire et certains de ses adjoints avaient changé aux yeux des habitants, ce n'étaient pas les vrais, ceux qui avaient grandi parmi leurs concitoyens, ceux qui avaient eu à cœur de se battre pour le bien de leur commune. C'étaient des étrangers, venus de loin, venus s'approprier les terres, les lieux de pouvoir pour leur propre profit.
Si vous rencontrez un jour votre Maire ou un de ses adjoints, et que vous trouvez qu'il a vraiment changé, qu'il est sarcastique, ou qu'il ne se préoccupe pas de ses administrés ou s'en moque ouvertement, repensez à cette histoire et demandez-vous si un extra-terrestre au cœur sec n'a pas pris sa place…
John et Betty Bean - 15 janvier 2010